SYSTEME « D »

– …  Alors Maguy on se retrouve où ?

– Ben propose je saurai te rejoindre… sans me perdre.

– Ok, moi je dois accompagner les filles à leur cours de zumba et danse africaine puis je te rejoins à La Parenthèse. C’est un Restaurant au top ! Une équipe super accueillante ! Une cuisine gourmande, bien présentée, en bonne quantité comme chez nous à Cotonou et aussi très succulente, je t’assure ! Ça te convient ? Et puis ce n’est pas loin de ton hôtel.

– Un bonheur gustatif alors ! Je crois l’avoir aperçu hier à ma descente de votre pipan du quartier.

– Pas Pipan ! Béninois de Gbégamey va ! C’est un Tram !

– Je rigole. D’accord, va pour La Parenthèse. Mais à la terrasse… c’est plus convivial, je trouve ; et puis on pourra profiter de la vue ainsi que du soleil couchant.

– Par contre il nous faudra réserver à l’avance sinon aucune chance hein ils sont complets tout le temps !

– Ok je te laisse faire… moi je suis étranger ici et je n’ai pas le contact de la Réception…

Maguy est à Orléans pour affaire. Pour le financement de son projet d’installation et d’exploitation d’une ligne de métro devant relier trois des plus grandes villes du Sud du Bénin, il a rendez-vous avec des investisseurs japonais disposés à lui apporter leur appui financier, technique et logistique. Le projet en lui-même est assez ambitieux : assurer la liaison  entre Calavi et Porto-Novo par une ligne de métro. La conférence de presse qu’il avait animée au lancement de ce projet, avait suscité le tollé général et donné du grain à moudre aux canards de la place. Traité de soukounon (fou) et soupçonné de collusion avec l’équipe dirigeante par un leader politique de la région du Couffo,  il avait subi la foudre de nombreux autres détracteurs qui voyaient en ce projet, une autre opportunité pour le Pouvoir en place de créer et de léguer à la postérité, non un éléphant mais un Atacora blanc…

S’appuyant sur les résultats des études d’impact environnemental, Maguy a rassuré à travers débats et sensibilisations que son projet devrait aider à changer le visage de ces trois villes par la modification du réseau routier et autres infrastructures de transport annexe.  La ligne de métro à ciel ouvert comme il le dit si bien, réduira les interminables bouchons et la pollution de ces villes soumises aux émissions de gaz carbonique d’une part et réduira d’autre part le nombre croissant de chômeurs. D’autres opposants au projet n’en trouvent pas l’opportunité, le jugeant prohibitif avec le niveau de pauvreté des populations. La polémique qui a nourri les débats à l’hémicycle pour l’accord de financement, avait poussé quelques élus du peuple à en venir aux mains et à se traiter de tous les noms de la faune dans une sorte de confusion marquée par un pugilat dont les images ont été relayées par la presse … Mais le vote fut en faveur de la réalisation du projet inscrit au budget d’investissement pour 1% de son coût total d’exécution.

– Seulement 1% du budget d’investissement et on m’en a fait entendre et voir jusqu’au trognon, expliqua-t-il à Carole

– Eh oui mon frère c’est comme ça le pays ! Mais toi aussi pourquoi ne pas avoir opté pour les transports en commun ? Des cars neufs, comme on les appelle chez nous, par exemple ?

– Carole je rêve grand pour le pays. Tu imagines ce que cela rapporterait pour la nation entière en termes de renommée, de prestige dans la sous-région ? Si nous créons en plus une agence de tourisme et de voyage pour gérer le flot d’immigrés temporaires pendant les vacances et assurer leur déplacement de Ganvié à Porto-Novo en passant par Ouidah, tu vois ce que ça fait comme rentrée de devises ? C’est une image à vendre.

– Oui mais tu vois toutes les tracasseries… Et puis à peine vous avez fini avec le pont Emile Derlin Zinsou reliant Calavi à Porto-Novo par la lagune, que tu te lances dans ceci…? En tout cas félicitations.

– Je dois rencontrer deux membres de la délégation japonaise ici à Orléans en début de semaine et puis le weekend prochain nous allons signer les actes à Paris. J’ai déjà fait ouvrir les comptes du projet pour recevoir les virements. Et toi ? Tu en es où avec ton retour au pays ?

– J’installe une régie de taxis. Tu sais que les transports posent problème avec l’état de nos routes. Alors que le besoin est réel. j’ai pensé à un type d’engin facile à manœuvrer et qui ne consomme pas beaucoup de carburant.

– Lequel donc ?

– Ce sera le cloboto !

Maguy pouffa de rire ; ce qui fit tourner les regards vers lui.

– Oui des cloboto, fit Carole avec un air assuré et déterminé.

– Hum !

– Des tricyles motorisés à double cabine. Ma structure Clobo Express s’inspire du concept des Yellow Cab à New York. Elle met à la disposition de nos voyageurs un centre d’appel qui reçoit les demandes de taxi. Les conducteurs sont alors joints par leur numéro vert et partent à la rencontre du client. C’est un concept nouveau qui fera tache d’huile. J’entrevois créer des postes ou si tu veux des points de rassemblement que j’ai dénommés CPU, c’est à dire Clobo Pick-Up. J’ai l’aval de la Mairie qui me facture une redevance mensuelle… J’en ai discuté avec Nacer, un compatriote habitant Paris qui n’y croit pas après avoir été confronté au système « D » comme ‘’déboires’ de notre administration béninoise…

– Bravo dada ! Je vois déjà ta carte de visite : PDG de Clobo Express… ! Ria-t-il. C’est très bien. Tu vas réduire la pollution causée par les zemidjan, créer des emplois et contribuer aux recettes de la Commune de Cotonou et de l’Etat. Tu es résolument dans un système ‘’D’’ comme ‘’ Développement’’. 100% patriote, je te soutiens.

– Je vais recruter massivement de zems car comme une nuée d’hirondelles, je compte essaimer les 77 communes du pays. Ils auront des uniformes etc… ça grouille dans ma tête. Tu verras ! ajoute-t-elle fière et souriante.

A deux tables plus loin sur la terrasse du restaurant, étaient assis deux couples. Sûrement des ivoiriens et des européens de l’Est, à en juger par leur accent. De temps à autre on entendait des « tchrrr ! » et des « ti moyen pas oh ! » auxquels faisaient échos comme en réplique des «da !», des «spasiba». La femme à l’accent ivoirien exigeait de son mari qu’une certaine somme en euro soit « envoyée au pays » ; ce que l’homme ne voulait entendre sous aucun prétexte… Leur manège attira l’attention de Carole qui entre deux bouchées, regardait du côté de leur table.

Son regard croisait à chaque fois, celui de la dame ivoirienne. Agacée, celle-ci se mit à piquer frénétiquement les carottes et raviolis dans son assiette, dans un bruit d’acier contre porcelaine. Plus tard, et alors  qu’il réglait leur note, épaules tout carrés, le russe demanda à la serveuse d’appeler le gérant. Carole fit signe à Maguy de suivre la scène… Alors l’on vit sortir derrière la porte de service une dame brune aux cheveux grisonnant dont l’allure et la démarche sympathiques firent dire à Maguy qu’elle devait être la cuisinière, en plus d’être la gérante.

– Et comment tu peux le savoir, toi ?

– Ben regarde son visage, elle est souriante. Tout ça me fait dire qu’elle sait faire de bons petits plats.

A l’autre table, le voisin russe exprimait son mécontentement : « Madame j’aime bien restaurant et terrasse de vous. Ceci est ma première visite. Mais parce que l’intérieur est plein, vous êtes placés à côté de personnes que vous ne connaissez pas. Chose comme ça est extrêmement désagréable pour bavarder tranquillement avec votre femme ou votre amie. Car les personnes à côté, eux profiter de ma conversation.  On venir dans restaurant pour se restaurer, donc pour apprécier bons plats, et surtout dans la tranquillité  de nous, pas à côté d’autres gens. Ne Tak li Youri ? (n’est-ce pas Youri ?) ajouta-t-il en regardant le second homme à la même table.

Dans un calme digne d’une restauratrice professionnelle et expérimentée car recevant plusieurs nationalités et tous les types de clients, Madame Anique Beraud répondit :

– Bonjour mesdames messieurs, je suis sincèrement désolée que notre établissement ne vous ait pas apporté la satisfaction attendue. Notre restaurant est effectivement petit (50 places en intérieur et environ 25 places en terrasse) mais, travaillant uniquement en produits frais, il serait difficile pour nous d’accueillir plus de personnes. D’autre part, il est vrai que la proximité des tables puise laisser penser que d’autres clients vous écoutent. Mon mari qui nous assiste aussi pour le service sur la terrasse aime bien aussi échanger et dire de petites blagues. Je peux comprendre que cela puisse vous gêner, mais notre établissement est avant tout un restaurant familial où nous aimons recevoir et partager ; l’échange faisant partie intégrante de notre métier. Permettez-moi de penser qu’un restaurant n’est pas qu’un lieu pour « se restaurer » de manière stricte, mais aussi un lieu d’échange où nous aimons passer un bon moment. N’ayant pas tous la même vision de la restauration, je comprends que notre restaurant puisse ne pas vous convenir.Toutefois, je me permets de vous proposer un petit digestif. C’est un cocktail à base de vodka, de liqueur de café et de crème que vous devez connaître…

– Da ! ça être du White Russian!

Maguy secoua la tête en vidant son verre pendant que les deux autres couples se faisaient servir le cocktail caucasien.

– Tu as vu la qualité de service et la façon dont elle cherche à retenir son client pour qu’il ait envie de revenir ?

– Eh oui… Je te promets que je ferai référence à cette parenthèse dans la sensibilisation de mes équipes à Clobo Express.

A la fin du dîner les deux amis marchèrent jusqu’à l’Arrêt République où Carole prit le tramway du soir. Après une vingtaine de minutes à l’Arrêt l’Indien, des contrôleurs du réseau procédèrent à la vérification des tickets. A côté d’elle un jeune malgache s’excusa de n’avoir pas validé son voyage en n’ayant oublié d’introduire son ticket dans le dispositif prévu à cet effet.

– Veuillez lire sur votre ticket s’il vous plaît : c’est je monte, je valide. Validation obligatoire à chaque montée et à chaque correspondance, lui intima le contrôleur, en guise de rappel.

– Oui m’sieur.

– Nous avons aussi notre système « D » jeune homme. En réponse au vôtre qui est Duperie, le nôtre est le Dribble, fit le contrôleur tout en continuant sa vérification avec les autres passagers.

Station ChampsÉlysées–Clemenceau. Maguy sort de la bouche du métro. Dehors une rutilante Mercedes S600 noire l’attendait. Le chauffeur lui ouvrit la portière arrière, l’invitant à s’asseoir aux côtés de deux officiels, représentant l’Etat. Quelques coups de fil passés au pays pour rassurer ses équipes de ce qu’enfin au jour tant attendu, le contrat de financement allait être signé. Au téléphone avec son Personal Assistant comme elle-même aime bien se faire appeler, Maguy refit le tour de quelques autres sujets importants.

– D’accord Assiba ?

– Oui Monsieur, tout est sous contrôle : je pense donc je suis. Je vous enverrai le mail avant votre point de presse à l’Ambassade.

– Appliquez l’autre formule du Système « D » s’il vous plaît : Débrouillez-vous.

Les discours officiels et projection des diaporama aux images futuristes montrant le métro béninois dans son environnement de Calavi à Porto-Novo ont retenu l’attention des personnalités et autres bailleurs dans la salle. A la salve d’applaudissement, fait désormais place un silence de couvent… C’est dans cette ambiance que Madame Saké Konnichiwa fit son entrée.

Svelte et de petite taille, Saké Konnichiwa est selon les indiscrétions, la seule héritière de l’empire industriel légué par son père. Tous les membres de la délégation nipponne levaient à peine les yeux au passage de la petite dame. Tous étaient courbés en signe de respect et de révérence. Moins d’un quart d’heure plus tard, elle avait fini d’apposer sa signature, dit quelques mots  en japonais et en anglais et repartit en compagnie de l’Ambassadeur. Son jet privé l’attendait sur le tarmac privé à Roissy…

Les officiels béninois se séparèrent après le point de presse suivi du cocktail offert. Maguy peut enfin appeler Carole.

– Ça y est c’est fait !

– Félicitations mon frère ! N’oublie pas de m’obtenir une invitation à la cérémonie officielle de mise en service des rames de ton Métro !

– Ne t’en inquiète pas. Tu peux me rejoindre pour déjeuner ?

– Oui mais je ne serai pas seule. Je suis avec Nacer, dont je t’avais parlé.

– D’accord, tu feras les présentations. Assiba-Edwige mon Assistante m’a recommandé La Duchesse Anne à Montparnasse.

– Tiens ! Assiba-Edwige ? Joli prénom composé. Il paraît que c’est la mode, cette façon de relier deux prénoms dont un de chez nous… Je valide La Duchesse Anne à une seule condition… Que je nous offre les glaces en dessert à HäagenDasz.

– Ça marche.

Une demi-heure plus tard les trois amis étaient attablés à Häagen-Dazs autour de délicieuses crèmes glacées.

– Bonjour les kilos, commenta Nacer.

– Ben faut pas se priver hein.

– Félicitations pour la ligne de tram au pays, Maguy. Moi je suis toujours aussi sceptique hein. Je me demande si ce sont nos vendeuses de poissons qui vont emprunter ce moyen de transport et à quel coût ? Sans oublier les frais liés à l’exploitation : le personnel, les fournisseurs locaux, la maintenance… l’entretien et j’en passe. En termes d’entretien nous sommes champions de la médiocrité. Je parie que bientôt nous serons classés comme pays ayant la ligne de métro la plus crottée au monde. Faut croire que ça aussi est un record à battre si ça ne l’est pas encore…

– Oh, Nacer tu exagères ! Tu es revenu à Cotonou depuis quand ? Douze ans ! Toi aussi ! Après toutes ces années beaucoup de choses ont changé…

– Bah ouais ! changé tu dis. Mais pas les têtes, tiens ! Même ton ami Djimon Hounsou en sait quelque chose. Il peut te le dire… Avec tous les bons projets qu’il a voulu drainer chez nous… S’il ne faut pas graisser les pattes, il faut payer plus de 15% de la cagnotte à des fonctionnaires. Eh oui ils fonctionnent comme ça, nos oncles et cousins. Un fonctionnariat éternel dans lequel ils se plaisent. Quel plaisir ou honneur peut-on tirer lorsque par manque de célérité et d’amour du travail pour lequel ils sont payés, l’on découvre la triste réalité ? Mais l’autre réalité je vais te dire. Il y a quinze ans, je me suis fait rouler. Avec le peu d’économie que j’ai mise de côté j’ai voulu me lancer dans un projet immobilier. On m’a parlé de terrains disponibles vers Glo-Djigbé car cette zone serait une région en essor à cause de l’aéroport prévu. J’ai reçu tous les conforts du vendeur, du Chef de village, du Chef d’Arrondissement à qui j’ai même offert une vieille bouteille de vin qui m’a coûté cher. Je te dis que j’ai investi plus de cent mille euros et résultat des courses… tout es parti en fumée.

Nacer baissa la tête. L’expression de son visage changea. Plongé dans ses souvenirs, il revivait sa douleur. Il respira un coup et poursuivit :

– Minsi, mon professeur de Philosophie au Collège à l’époque m’a mis la puce à l’oreille. Je l’avais fortuitement croisé vers la Place de l’Etoile Rouge quand il m’informa que le domaine que j’avais acquis était litigieux depuis plus d’une vingtaine d’année et que plusieurs acquéreurs en revendiquent le droit de propriété. Il y a même eu des décès perlés m’avait-il annoncé. J’ai été obligé malgré moi d’arrêter et d’abandonner les travaux. Plus tard mes cousines Christiane et Myriam m’informèrent que j’étais la victime d’un certain Système « D ». Un « D » qui comme le dé à jouer, à six face, six significations : Déboire, Débrouillardise, Développement, Domination, Duperie, Dribble. Tu te Débrouilles pour participer au Développement de ton pays mais tu te fais Dominer, Duper, Dribbler par des charognards. Et de Développement tu t’en sors avec des Déboires.

– Nacer, je te promets faire en sorte que ton projet reprenne vie. J’ai des amis dans l’appareil d’Etat. Et je puis te dire qu’avec la réforme du foncier en cours, tout ceci ne sera que du passé. Triste. Mais gérable, rassura Maguy.

– Pufff … Vivez chez vous… Moi ça ne m’intéresse plus.

Six mois après le début des travaux de construction de la ligne de métro, des lourdeurs administratives ont fait surface. La quote-part de l’Etat peine à être libérée. Elle devait servir à payer le salaire d’une partie des ouvriers. Face à la grogne persistante, Maguy porta ces difficultés à l’attention du Ministre des Infrastructures. A la surprise générale, le Directeur des TUHIMO (Travaux Urbains à Haute Intensité de Main d’Oeuvre) fut limogé. La Commission Chodaton qui a eu la responsabilité de faire un audit sur cette direction dudit ministère, a identifié des cas de conflits d’intérêts, de laxisme et des actions manifestement nuisibles à la bonne exécution des travaux qui impliquaient le fonctionnaire. Parallèlement, il a obtenu un rendez-vous avec le Directeur de l’Agence Nationale du Foncier pour discuter du cas de Nacer… avec ce dernier dont la présence était requise par l’autorité.

Arrivé par vol Air France à l’Aéroport International de Porto-Novo, Avakpa, Nacer a été reçu.  Visiblement satisfait au sortir de cette audience, il marcha directement vers le mât portant le drapeau tricolore. Il leva la tête et le fixa longuement, solennel, puis murmura :

<<Bénin, désormais tes fils tous unis d’un fraternel élan partagent l’espérance, de te voir à jamais heureux dans l’abondance.>>…

De loin, sur le perron, Maguy et Carole se regardèrent, souriant…

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

 Copyright : samedi 20 août 2016.

 

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