AMOUR « GL »

L’Aéroport International Cardinal Gantin connait depuis ce matin-là, une effervescence rare. La foule de curieux et de badauds n’était pas négligeable. La presse aussi était là, dehors sous le soleil attendant l’événement. Quelques animateurs de blogs et autres défenseurs de la nature et de la faune y étaient aussi. Tous voulaient être témoins de l’arrivée tant attendue de Nina Ameñiz.

19h 57 min. Le vol TRK 2702 de la Turkish Airlines atterrit et poursuivit sa course jusqu’au Terminal. Plusieurs passagers étaient déjà debout dès l’atterrissage ; certains avec leurs sacs en main étaient visiblement joyeux et même pressés de descendre… L’hôtesse de l’air très chaleureuse durant le vol entreprit alors de mettre une dernière touche personnelle à la bonne humeur des passagers, en diffusant un message délirant :

<<Mesdames messieurs avec une minute et 35.27 secondes d’avance, bienvenue sous le  magnifique soleil de Cotonou… qui est au-dessus des nuages.Nous vous prions de rester assis et attachés jusqu’à l’extinction du signal lumineux correspondant. Ceci est important car l’avion peut s’arrêter soudainement avant l’arrivée au Terminal. On aimerait que l’avion arrive avant vous, ça risque de faire mal sinon. Prenez garde en ouvrant les casiers à bagages afin d’éviter la chute d’objets qui auraient pu bouger pendant le vol. Les téléphone portables s’il vous plaît doivent être éteints jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Pas la peine de se cacher entre deux sièges, je suis grande je vous vois, surtout je vous entends.Assurez-vous de n’oublier aucun effet personnel comme sacs, vestes, valises, belles-mères, maris. J’ai eu les deux, j’en veux plus, merci ! j’ai donné.

Nous prions les fumeurs de bien vouloir attendre d’être dans un espace réservé avant d’allumer leur cigarette et merci d’en fumer un paquet pour moi aussi. ça fait depuis ce matin 5 heures que je suis là-dedans, j’en peux plus ! Faites attention en descendant de l’avion, surtout si vous avez des enfants en bas-âge. Merci d’avoir voyagé avec nous aujourd’hui . Nous espérons vous revoir prochainement à bord. Nous vous souhaitons un weekend-end très chaud ici à Cotonou… et je parle de températures ; le reste c’est à vous de voir. Amusez-vous bien, merci à la prochaine. Merci beaucoup, maintenant nous faisons une Ola, on commence sur la droite… Non je plaisante, restez assis et attachés, merci.>>

Le message atypique fut accueilli par une salve d’applaudissements étouffée par des éclats de rire et un beau bavardage. Entre les commentaires qui allaient bon train le pilote fit passer son message de fin de vol cette fois-ci en anglais. <<C’est moins marrant en anglais>>, fit remarqua Nina Ameñiz à sa voisine de droite, une sexagénaire asiatique tenant la main d’un petit garçon.

– Il est mignon votre… euuh…

– Petit-fils. Il est mon petit-fils ! fit la petite dame

– Ah, intéressant ! Prenez bien soin de votre mignon petit gars, souria Nina en regardant le bambin.

– Dis ton nom à la dada, fit la mémé, le torse courbé vers le mouflet.

–  Mensah Keiji Hiro

– Keiji tu as de mignons prénoms et je suis sûre que tu feras plus de merveilles que Tiger Woods.

Quadragénaire métisse béninoise et portugaise, Nina Améñiz est une des rares spécialistes africaines du droit maritime et du commerce international. Sortie Major de sa promotion à Harvard, la prestigieuse université américaine qui accueille l’élite intellectuelle dans ses facultés, Nina avait reçu la plus haute distinction summa cum laude. Elle fait la fierté du pays de son père. D’ailleurs elle même défend fort bien ses origines en paraphrasant Olympe-Bhêly Quenum quand elle laisse entendre « je suis une Bénin vi djidji ». Fan d’Angélique Kidjo, de Nina Agossi, de Zeynab et de Fafa Rufino, elle est porte-voix de la culture de Danxomè dans sa diversité et sa richesse. Nina voue une vénération profonde au Feu Cardinal Bernadin GANTIN dont elle pleura le rappel à Dieu… Spécialiste chevronnée des questions de droit international maritime, elle anime plusieurs conférences tant à Harvard, à Ibadan, Cape Coast, Joburg, Buenos Aires, Melbourne… Nina se distingue aussi par ses « talk » Tedx.

A bord du TRK 2702 de la Turkish Airlines ce soir-là, la passagère occupant le siège K18 avait été contactée deux semaines plus tôt par un collectif d’avocats dans une affaire de  commerce international maritime avec des relents de braconnage et de trafic d’espèces protégées…

Passé le cordon douanier et les postes de contrôle, Nina fut surprise de voir autant de monde dehors et de se voir mitrailler par autant de reporters photo-journalistes.

– Ça grouille dis-donc ! lança-t-elle à un des avocats venus l’accueillir.

– Oui Nina, nos compatriotes sont très attentifs au développement de cette affaire qui prend non seulement une proportion nationale mais est devenue en moins de 72 heures, une affaire d’Etat. Si tu n’avais pas décliné nos dispositions prises, tu serais passée par le salon VIP et nous serions déjà loin après le Benin Marina Hotel.

– Bof éwa nu dé ha ! J’aime le contact de mes gens, fit-elle dans un sourire qui révéla ses dents de bonheur.

Plus tard, la Jaguar XF 2016 qui la conduisait, s’immobilisa devant le bâtiment de la Police Nationale où elle avait rendez-vous avec son ami et client Marc Adamson. Après les formalités d’identification d’usage pour confirmer ses rangs et qualités, elle fut admise dans un vestibule mal éclairé, poussiéreux. Elle manqua de glisser : tant les carreaux étaient crasseux par endroits que les talons de ses escarpins en daim marron faillirent lui faire perdre l’équilibre.

– Mince ! cria-t-elle

Faites doucement, lui fit un des policiers en faction, en guise de réconfort.

– Le chat retombe toujours sur ses pattes, lança Nina avec un sourire narquois.

– C’est une vraie béninoise hein !, dit le policier tout en marchant devant elle et remontant sa ceinture de sous  sa lourde bedaine, ce qui lui fit entrer un bout de pantalon entre les fesses.

Nina en rigola.

Trois autres portes plus loin, elle fut face à son ami et client Marc Adamson.

– Ouh là! tu as fondu toi !

– Eh beh, y a du bon dedans ! répondit Marc dans une rigolade entrecoupée d’une quinte de toux.

– Alors ça va ?

– Oui, je fais l’expérience de l’expression… euuuuh « scier les dents… scier les dents avec  les barres de fer ». C’est bien cela vous dites non ?

– Ben non gros bêtard  c’est »ronger les barreaux avec les dents ».

Les deux rigolèrent ensemble puis Nina fit le point :

– Bon Marco j’ai passé le dossier à la loupe et je te rassure que tu ne passeras pas 72 heures ici. « Ton » dossier est vide aussi bien en droit que dans la forme. Alors cette nuit essaie de fermer les yeux car dès demain ça va être tenace. Y aura du remous je t’informe.

Marc Adamson, est devenu homme d’affaires à la tête d’un empire de plusieurs milliards de dollars américains : le MACADAM,  Marco Adamson Holding. Ayant repris le commerce d’aluminium de son feu père, il l’a rendu prospère et règne sur le marché local et régional. C’est lui a fait appel à son ancienne amie de collège devenue spécialiste émérite internationale.

Marco Adamson avait été arrêté une semaine plus tôt après que des produits dits de braconnage ont été retrouvés dans les coffres de trois camions.  Tout a commencé au bord de la mer sur les quais du port de Cotonou, quand la Capitainerie et le Commissariat Spécial ont intercepté les véhicules en provenance d’Australie. Les enquêtes révélèrent que lesdits camions et leur cargaison de cornes de rhinocéros, de défenses d’éléphants, de plumes de mésanges et de goélands ainsi que d’autres oiseaux rares retrouvées dans des caisses étaient destinés à une des sociétés du Holding contrôlé par « le Roi de l’Aluminium».  La suite des événements vit l’arrestation et la détention de l’homme d’affaires.

– Les avocats et moi auront une longue séance de travail à la Résidence. Sois fort.

–  Je ne faiblirai pas, la vérité triomphe toujours. L’honneur de ma société, mes 42 000 salariés, ma famille, sont en jeu.

La lueur laiteuse de la lune irradiait la cellule du roi de l’aluminium. Les feuilles des palmiers derrière le bâtiment, dessinaient des ombres amusantes qui se projetaient à travers les lourds barreaux de la seule fenêtre de la cellule. Marco Adamson allongé dans son bazin blanc amidonné contemplait la lune dans ce ciel clair et dégagé de saison sèche. Une pièce de 100F CFA tomba de sa poche et fit- dans un bruit métallique bien caractéristique – une valse comme une toupie avant de s’immobiliser pile, contre un pied du seul meuble de la salle : une table à manger vieillotte sur laquelle sont posés une bible et un Chapelet… Marco se leva et prit la pièce de monnaie qu’il regarda longuement, immobile.  Retourné dans son lit, il revit sa mère avec qui il avait pour habitude de faire le point des recettes de la vente des barres et tôles aluminium alors qu’il n’était encore qu’un adolescent. Il sourit et se posa le bras gauche au front, fixant encore intensément la pièce de monnaie. Il murmura <<Trébor>> et sourit.

En effet, à l’âge de 12 ans, alors que tous ses frères étaient endormis, il procédait souvent avec sa mère au comptage de la recette journalière. Sa mère lui avait appris à sérier les milliers de signes monétaires selon leur type et valeur faciale.

– Empile les pièces de 100F par unités de 100. ça te fait combien ?

– ça fait 100 fois 100 F, soit 10 000 F maman.

– Bien mon Marco.

– Moi j’aime bien les disposer ainsi maman, ils me font penser aux Trébor de maman Saïda

– Toi et tes Trébor de Maman Saïda. Tu en as encore mangés combien ? Si maman Saïda elle pouvait avoir autant de Trébor que de pièces de monnaies devant toi, elle serait bien riche hein.

Marc sourit, se leva et empêcha une larme de couler de ses yeux. Souvenirs… Il est 8h et son audience est prévue pour 10h…

Au flash spécial de 21h, Tossou Edgar, alias Togar, le présentateur-vedette de la première chaîne de télévision privée annonça « une bonne nouvelle : le PDG de Macadam a été libéré pour insuffisance de preuveet au bénéfice du doute>>.

Interviewée par la même chaîne de Télévision, Nina Ameñiz déclara : « La justice de notre pays vient de donner une fois de plus la preuve qu’on peut en être fier ».

Partout dans la ville les alliés, amis, parents et autres soutiens du PDG de MACADAM dansaient et chantaient pour célébrer…

Trois semaines après ces événements, les deux amis multiplièrent les rencontres pour célébrer et travailler sur de nouveaux projets, mais aussi pour discuter de ce qui est convenu d’appeler « tout et rien ». Le weekend précédent le départ de Nina coïncida avec l’ouverture et le démarrage officiels des activités de l’Accrostiche, un des restaurants les plus huppés du pays. Avec sa structure en acier et en Aluminium renforcé dans du béton, il s’élève et se dresse majestueux sur le Ganvié. Vu depuis le grand carrefour de Calavi, il donne sous ses lumières vives et multicolores, l’illusion d’une plateforme pétrolière en eaux profondes. Profitant de la fête dite des amoureux, Saint-Valentin, l’Accrostiche organisa une soirée Glamour à  laquelle Marc invita Nina. Des amis et quelques proches reçurent leurs invitations depuis les comptes Instagram et Twitter du Restaurant.

Chichement décoré aux couleurs caractéristiques de l’événement, l’Accrostiche avait l’allure d’un coin de gloire sur terre. Il propose une musique variée pour accueillir la clientèle, avec des soirées à thème chaque week-end. Deux salles polyvalentes jouxtent le restaurant et en temps de forte affluence, les portes sont ouvertes de sorte à avoir une immense salle unique qui permet de se restaurer avant d’aller danser. Tout un mélange soigné dans la présentation et l’architecture. La dernière invention du restaurant-discothèque a été de favoriser les paiements via le Mobile App, une application mobile développée et vendue par la plus grande des banques de l’Afrique au Sud du Sahara, ECOBANK.  L’Accrostiche a aussi  mis en place une carte de fidélité pour permettre à ses clients d’avoir de nombreux avantages : cadeaux, prix sur les entrées, les consommations, les repas, ou encore les bus au départ du Stade de l’Amitié. Il y a aussi ses barques motorisées qui donnent aux clients visiteurs un air d’aventure depuis l’embarcadère de Calavi vers la plateforme majestueuse et illuminée du Restaurant. L’Accrostiche fait de chaque visite une expérience unique par tout le confort et la sécurité assurée mais aussi par ses charmantes hôtesses qui dansent et distribuent de nombreux cadeaux à chaque soirée.

Au fond de la salle et face à la piste de danse, étaient assis Nina Ameñiz et Marc Adamson. Aussi propriétaire du restaurant, Marc était chez lui. Après l’instant discours du gérant et du Maître de Cérémonie, le Disk Joker laissa passer le temps avec les hits sublimes des grandes vedettes du Jazz.

– Voilà ce que je peux appeler appéro sur un air de Jazz, souffla Marc

– Je suis totalement aux anges. Tu sais que Duke Ellington et Ray Charles sont mes oncles et que j’aime les écouter, fit Nina toute sourire

– J’aime ce sourire dont tu m’as privé depuis quelques années Nina, au profit de tes étudiants, maîtres de conférence et de tes auteurs de textes de loi …

–  Ah oui ? Depuis des années ? Ben tu n’en es pas mort, je m’en rends compte. Dis-moi sommes-nous entrain de flirter là ?

– Non, nous nous aimons depuis fort longtemps, Nina.

– C’est quoi cet amour ? Tu le définirais comment ? La défenderesse et l’accusé ? On dirait Mariane ou Jeanne-d’Arc… ou encore Robin des Bois…?

– Non pourquoi toute cette « dénorme » ma chérie ? Nous vivons un Amour GL.

– Amour GL !? C’est nouveau ? ça vient de quel corpus ?

– Tu sais, dans le commerce des perles et bijoux plaqués or et argent, il y a la marque Georges Legros très prisée par nos femmes pour sa finesse et beauté… Au marché Dantokpa tu en verras une foultitude.

–  Georges Legros, eh bien ce n’est pas petit ni mince, le gros GL. Oui je connais les bijoux GL.

– Eh oui ma belle mulâtre, je te préfère un Amour GL à un autre qui perd son éclat au fil des temps.

– ètiê ! je suis sans voix ! Tu trouves toujours des comparaisons vivantes pour dire tes choses…. AMOUR GL !  Meu Deus ! (Mon Dieu !) fit-elle en portugais avant de siroter son verre de Mojito…

Les deux quarts d’heure qui suivirent virent disparaître le bout d’espace qu’il y avait entre eux deux, alors qu’ils étaient assis à une certaine distance. Le rapprochement des mots et des sourires n’est-elle pas celui des gestes et des corps ? Nina ne s’en revenait pas. Elle regardait avec admiration son ami, revenant du bar, deux verres à la main. Celui-ci déposa un minuscule plateau phosphorescent devant eux : il contenait  un assortiment de caviar rose et des olives rouges, variété rare spécialement importée et livrée par jet privé. Marc la regarda droit dans les yeux, serra délicieusement sa main dans la sienne en déposant  délicatement un baiser sur ses lèvres. Nina détourna la tête mais reçut ce baiser sur le coin de sa bouche. Elle en rougit et avala rapidement son verre de Kyr pour se donner de la contenance…

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Copyright le 27 février 2017. 

 

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Dona, Tron !

La 504 bâchée n’en pouvait plus. Elle halète. Elle baille. Elle pousse des ahan ! C’est foutu, la culasse a lâché… Surchargée à ras le toit, elle a crié son amertume depuis une vingtaine de kilomètres  sur la route de Savi. Dona dut immobiliser la mastodonte une ultime fois pour se coucher sous le moteur. Le cliquetis de tournevis et de clé à molette ne faisait qu’irriter davantage les passagers qui juraient à tour de rôle. Plus jamais ils ne prendraient ce « cercueil » mobile.

–  Non, jamais, plus jamais. Et toi Dona tu nous a roulées, tu as promis qu’on serait à Ganhito avant 9h et nous voici perdus dans Savikanmin ici, disait Assibanon, vendeuse de tomates.

– Je vous avais bien dit que cette voiture date de 1918 et pourtant vous m’avez entraînée dedans et pourquoi ? Pourquoi vous ai-je donc suivies ? Hein ? Hindji ? Franchement…

– Toi Tais-toi là bas hein Nora-Chantou. Après c’est pour déambuler en pantalon. Au lieu de nous insulter vas-y vois ce qui se passe sous la voiture. Depuis trente minutes que Dona s’est engouffré en dessous.

– Ok Maman Corine je reviens.

Parties de Sékou tôt ce matin-là, le groupement de femmes maraîchères devait se rendre à Ganhito livrer leurs récoltes de fruits et légumes frais. D’habitude, la transaction se passe sans le moindre incident depuis la cueillette, la mise en panier à bord champ, le transport à la gare routière de Sékou, le chargement et le trajet jusqu’à Cotonou. Mais ce matin-là, Oscar le conducteur de la fourgonnette ne fut pas au rendez-vous. Les femmes apprirent plus tard que voulant emprunter un raccourci, il se retrouva dans un ravin. Même s’il n’y avait pas grand dommage, la fourgonnette était dans un tel état qu’il ne pouvait se rendre à Cotonou que tard dans la journée. Sautant sur l’occasion, Nora-Chantou fit appel à son cousin Dona. Dona ne se fit pas prier. Dès 5h30 du matin, il était  dans la ferme après avoir fait le plein de son réservoir. Il avait été si affairé que Assibanon, la responsable de la coopérative en fit louange. << Ah ton Dona est vraiement une grâce hein, il est très consciencieux. Regarde comment il contrôle le moteur et complète l’huile à moteur. Ah ça, je pense que nous avons trouvé notre deuxième transporteur>>

Donatien Tron, alias Dona chauffeur mécanicien diéséliste a fini son apprentissage et reçut son diplôme le 25 décembre dernier. Le jour de cette « libération » coïncidant avec la Noël, sa maman fit entendre à tout l’arrondissement que le nom de son fils était choisi par Dieu. « Ah oui, Donatché, mon Dona, Donatien n’est pas né par radar » disait-elle. Au meunier du coin, elle a confié que Dona était béni de Dieu car né un jour de Maouloud, il fit ses premiers pas un jour d’Ascension, commença l’école au lendemain de la célébration de la fête de l’Indépendance du pays, ce qui marque assurément son ascension dans la vie qui se traduit par sa liberté d’entreprise. Il est indépendant, il ne travaille pour personne. Il jouit des fruits de sa sueur et en fait profiter sa famille. Oh, qu’il est béni ! Pour elle, son fils qui reçut son diplôme à Noël, jour de naissance du petit Jésus, ne pouvait pas chômer. Après avoir reçu sa part de tontine, elle lui fit agrandir l’espace de l’autre côté du site d’incinération des déchets à Avamè. Dona devint alors propriétaire de garage avec diverses fortunes. Convoqué à maintes reprises à la Gendarmerie pour disparition de pneus et changement de piston et clignotants dits « adaptables », il parvient toujours à s’en sortir après des promesses au CB (Chef de Brigade). Il en venait même à s’en enorgueillir arguant du  fait que chez les Tron il y a le assiki, la chance.

<<Je suis Dona Tron, Successeur de Obama et Président des EUA. Vous n’entendez pas comment je me nomme ? Dona Tron ! L’autre est Président des Etats Unis d’Amérique, et moi je suis Président des Engins Usagers d’Avamè.>>

<<Ta vantardise te perdra>>, lui disait Nora-Chantou.

A sa dernière interpellation à la Gendarmerie, elle dut « casser sa tontine » pour venir à son secours. Une histoire de roue. Une roue secours. La roue secours d’une des voitures de ses clients en réparation. Le client demanda réparation. La roue secours avait disparu. Quand la nouvelle de la disparition lui parvint, il ne cria au secours. Il proclamait à qui veut l’entendre, que de l’Eternel viendra son secours. Plus tard, voyant que le cours des événements ne tournait pas à son avantage, il menaça de faire carnage, jurant par Gou (la divinité dont il use des attributs dans non métier). Ceci ne fut du goût de ses proches catéchistes qui l’emmenèrent au Conseil Paroissial pour explications… En définitive, Nora-Chantou intervint auprès de son père, président dudit conseil à la Paroisse Sainte Anita. La semaine suivante, Dona acquis sa Peugeot 504, engagea un apprentis et se convertit en transporteur pour dit-il « joindre les deux bouts ».

Au sortir de la Peugeot, Nora-Chantou se prit la robe dans un bout de tôle débordant de la carrosserie. Sa robe se déchira dans un bruit sec. Elle cria <<Dona, Tron monto glô ! Dona, sors de sous la voiture. Regarde ce que ta « caisse » a causé. Ma robe est déchirée. D’ailleurs fais en sorte qu’on démarre il est déjà 8h. Si jamais on arrive après le départ des clients acheteurs de Lagos, tu vas voir ce qu’on va te faire… Après c’est pour dire que tu portes le nom du président des USA. C’est pas des comme toi qui sont présidents. Et puis tu as raison président de tes citoyens, oui des carcasses venues de je ne sais où… Venues de France ou Afghanistan ? D’ailleurs je vois bien comment tu présides aux destinés des engins usagers : tu leur soustrais des pièces et tu joues à la victime. Espèce de Donald Trump. Trompette. Trompeur. Tu vas tromper qui ?.. Nous on t’attend pour partir hein.

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Plus tard, l’on vit devant le Port de Cotonou, la 504 immobile, inerte avec Dona Tron tout couvert de sueur. Les passagères durent héler des zémidjans. D’autres parcoururent la dernière distance à pied, les paniers sur la tête.

Lorsqu’il parvint a réparer sa voiture et vint se garer à Ganhito en début d’après-midi, il ne retrouva plus qu’une seule de ses passagères : Nora-Chantou. Elle lui tendit un billet de 5000 F CFA. <<Et estime-toi heureux car nous n’avons pas déduit l’estimation du temps perdu>>. Ils en étaient là quand le mécanicien qui répara la voiture vint réclamer ses frais.

– Tu as dit que tu reviendrais assez vite non ? Tu crois que j’ai un atelier dédié aux clients de ton espèce ? Je ne vais pas travailler gratuitement pour ta vantardise hein Donald Trump. Remets-moi mes 5000F rapidement sinon tu verras tes étoiles de ton drapeau tout de suite.

Dona Tron remit le billet et se signa en disant : <<God Bless you. God Bless America>>

Au loin on entendit  des éclats de rires ponctués de « Prégoooo!!! » et « Préziiiii!! »

Ganhito, le 14 février 2017.

Note explicative : le Chat et le Python

chat-et-pythonJe change de style de rédaction à travers cette publication : entre le théâtre et le récit narratif.

Le titre de l’oeuvre « Le Chat et le Python » tient de la culture béninoise. Dans le Sud de mon pays, la ville de Ouidah a été l’un des principaux points d’embarquement des esclaves vers les Amériques et est réputée pour ses traditions religieuses encore bien vivantes, dont celle liée au culte du Python. Le temple des Pythons érigé témoigne du symbole de la sacralité de l’animal… Selon l’histoire, en 1717, à la suite d’une guerre fratricide opposant le royaume de DANXOME et celui des HOUEDA, le roi vaincu de Ouidah se réfugia dans la forêt pour échapper aux guerriers qui le poursuivaient. Il fut protégé par les pythons qui attaquèrent les mercenaires du royaume de Danxome, et il put ainsi être sauvé. En l’honneur de ses protecteurs, il érigea à Ouidah trois cases dans la forêt et un totem. A Ouidah on ne touche pas au dangbé (Python) et d’ailleurs la mort d’un python fait toujours l’objet d’une cérémonie mortuaire.

Que dire du chat  au Bénin ?

Le Journal La Nouvelle Tribune du 13 août 2014 en a dédié une colonne (cliquer pour lire).

Deux extraits ont particulièrement attiré mon attention. Je cite :  «Le mâle est un éternel ambulant. Il est difficile à domestiquer, toujours à la recherche de femelle. C’est la femelle qui par contre, est docile.  Le mien, mâle sort souvent  et je ne peux rien contre car il est naturellement ainsi. » et «Le chat est un animal domestique que j’élève pour ne pas avoir affaire aux souris» Lit-on dans le journal…

Je me souviens aussi que des morceaux de viande et de poisson de ma maman disparaissaient et étaient retrouvés sous les griffes de notre chat dont le ronron se faisait plus persistant lorsqu’il était découvert sous la table, à la cuisine ou dans un coin de la maison et ébloui par l’éclat de la lampe torche de mon papa… Miaaaaaou !

De même qu’à l’odeur des mets, alléchée

Notre minou à pas feutrés,

Venait se frotter

Contre mes pieds

Sous la table à manger

Ou alors de loin, me lorgnant,

plein d’envie, et se pourléchant …

Quel lien alors entre Chat et Python dans cette oeuvre ?

Un adage béninois dit en fongbé (langue parlée au sud) <<Awoui kpon ounvo dangbé do gléhoué… Ayixa tè lin do vodoun on wou wê édé ?>>

Interprétation approximative : Si tu vois le chat lorgner le python à Ouidah, c’est qu’il se fait une idée du totem. Evidemment, le chat carnivore et tout friand de viande, tel qu’on le connait ne saurait avoir autre visée sur le python que de s’en gaver. Fût-il python royal ou totem.

Mon histoire « Le Chat et le Python » présentée en Tableaux, en scènes et en actes raconte les retrouvailles d’amis. D’anciens amis de lycée qui se sont perdus de vue depuis plus de 20 ans. La scène se passant à Cotonou dans un des multiples bars situés sur l’esplanade du Stade de l’Amitité… Histoires, petites histoires, souvenirs de classes, tricheries en plein devoir sur table, courses poursuites, moqueries, drague et révélation sur le passé… Les choses d’antan firent surface dans une ambiance joyeuse avant et après la soirée de ces fameuses retrouvailles…

On comprend aisément que malgré le temps passé, les griffes des garçons (ici chat) sont restés acérées face aux filles (ici python) compte tenu des amourettes de classe qui refont surface.

Ce qui donne tout son sens à ce beau texte (cliquer pour la vidéo) A Toutes Les Filles que j’ai aimées Avant de Julien GRAY et Didier BARBELIVIEN

A toutes les filles que j’ai aimées avant
Qui sont devenues femmes maintenant
A leur volcan de larmes
A leur torrent de charme
Je suis resté adolescent

A toutes les filles que j’ai aimées avant
Des cours de lycée en jardin d’enfants
Aux lettres déchirées
A leurs baisers volés
Je suis resté adolescent

{Refrain:}
Elles avaient, elles avaient,
Des océans au fond des yeux
Elles dansaient, elles dansaient,
Pour nous garder plus amoureux
Elles disaient, elles disaient,
Que l’amour c’est toute une vie à deux
Elles avaient dans un sourire moqueur
Quelque chose de secret
Elles gravaient nos deux cœurs
Sur les arbres des forêts
Elles pleuraient comme on pleure
Quand on a trop aimé

Des océans au fond des yeux

A toutes les filles que j’ai aimées avant
Qui sont devenues femmes maintenant
De leurs éclats de rire
A nos nuits de plaisir
Je suis resté adolescent

A toutes les filles que j’ai aimées avant
De plage, de soleil, en dîners dansants
Aux secrets murmurés
Aux passions déchirées
Je suis resté adolescent

{au Refrain}

Des océans au fond des yeux

{au Refrain}

Des océans au fond des yeux

A toutes les filles qu’on a aimées avant…

Python chat penché

Copyright : Izmir le 10 octobre 2016.

SYSTEME « D »

– …  Alors Maguy on se retrouve où ?

– Ben propose je saurai te rejoindre… sans me perdre.

– Ok, moi je dois accompagner les filles à leur cours de zumba et danse africaine puis je te rejoins à La Parenthèse. C’est un Restaurant au top ! Une équipe super accueillante ! Une cuisine gourmande, bien présentée, en bonne quantité comme chez nous à Cotonou et aussi très succulente, je t’assure ! Ça te convient ? Et puis ce n’est pas loin de ton hôtel.

– Un bonheur gustatif alors ! Je crois l’avoir aperçu hier à ma descente de votre pipan du quartier.

– Pas Pipan ! Béninois de Gbégamey va ! C’est un Tram !

– Je rigole. D’accord, va pour La Parenthèse. Mais à la terrasse… c’est plus convivial, je trouve ; et puis on pourra profiter de la vue ainsi que du soleil couchant.

– Par contre il nous faudra réserver à l’avance sinon aucune chance hein ils sont complets tout le temps !

– Ok je te laisse faire… moi je suis étranger ici et je n’ai pas le contact de la Réception…

Maguy est à Orléans pour affaire. Pour le financement de son projet d’installation et d’exploitation d’une ligne de métro devant relier trois des plus grandes villes du Sud du Bénin, il a rendez-vous avec des investisseurs japonais disposés à lui apporter leur appui financier, technique et logistique. Le projet en lui-même est assez ambitieux : assurer la liaison  entre Calavi et Porto-Novo par une ligne de métro. La conférence de presse qu’il avait animée au lancement de ce projet, avait suscité le tollé général et donné du grain à moudre aux canards de la place. Traité de soukounon (fou) et soupçonné de collusion avec l’équipe dirigeante par un leader politique de la région du Couffo,  il avait subi la foudre de nombreux autres détracteurs qui voyaient en ce projet, une autre opportunité pour le Pouvoir en place de créer et de léguer à la postérité, non un éléphant mais un Atacora blanc…

S’appuyant sur les résultats des études d’impact environnemental, Maguy a rassuré à travers débats et sensibilisations que son projet devrait aider à changer le visage de ces trois villes par la modification du réseau routier et autres infrastructures de transport annexe.  La ligne de métro à ciel ouvert comme il le dit si bien, réduira les interminables bouchons et la pollution de ces villes soumises aux émissions de gaz carbonique d’une part et réduira d’autre part le nombre croissant de chômeurs. D’autres opposants au projet n’en trouvent pas l’opportunité, le jugeant prohibitif avec le niveau de pauvreté des populations. La polémique qui a nourri les débats à l’hémicycle pour l’accord de financement, avait poussé quelques élus du peuple à en venir aux mains et à se traiter de tous les noms de la faune dans une sorte de confusion marquée par un pugilat dont les images ont été relayées par la presse … Mais le vote fut en faveur de la réalisation du projet inscrit au budget d’investissement pour 1% de son coût total d’exécution.

– Seulement 1% du budget d’investissement et on m’en a fait entendre et voir jusqu’au trognon, expliqua-t-il à Carole

– Eh oui mon frère c’est comme ça le pays ! Mais toi aussi pourquoi ne pas avoir opté pour les transports en commun ? Des cars neufs, comme on les appelle chez nous, par exemple ?

– Carole je rêve grand pour le pays. Tu imagines ce que cela rapporterait pour la nation entière en termes de renommée, de prestige dans la sous-région ? Si nous créons en plus une agence de tourisme et de voyage pour gérer le flot d’immigrés temporaires pendant les vacances et assurer leur déplacement de Ganvié à Porto-Novo en passant par Ouidah, tu vois ce que ça fait comme rentrée de devises ? C’est une image à vendre.

– Oui mais tu vois toutes les tracasseries… Et puis à peine vous avez fini avec le pont Emile Derlin Zinsou reliant Calavi à Porto-Novo par la lagune, que tu te lances dans ceci…? En tout cas félicitations.

– Je dois rencontrer deux membres de la délégation japonaise ici à Orléans en début de semaine et puis le weekend prochain nous allons signer les actes à Paris. J’ai déjà fait ouvrir les comptes du projet pour recevoir les virements. Et toi ? Tu en es où avec ton retour au pays ?

– J’installe une régie de taxis. Tu sais que les transports posent problème avec l’état de nos routes. Alors que le besoin est réel. j’ai pensé à un type d’engin facile à manœuvrer et qui ne consomme pas beaucoup de carburant.

– Lequel donc ?

– Ce sera le cloboto !

Maguy pouffa de rire ; ce qui fit tourner les regards vers lui.

– Oui des cloboto, fit Carole avec un air assuré et déterminé.

– Hum !

– Des tricyles motorisés à double cabine. Ma structure Clobo Express s’inspire du concept des Yellow Cab à New York. Elle met à la disposition de nos voyageurs un centre d’appel qui reçoit les demandes de taxi. Les conducteurs sont alors joints par leur numéro vert et partent à la rencontre du client. C’est un concept nouveau qui fera tache d’huile. J’entrevois créer des postes ou si tu veux des points de rassemblement que j’ai dénommés CPU, c’est à dire Clobo Pick-Up. J’ai l’aval de la Mairie qui me facture une redevance mensuelle… J’en ai discuté avec Nacer, un compatriote habitant Paris qui n’y croit pas après avoir été confronté au système « D » comme ‘’déboires’ de notre administration béninoise…

– Bravo dada ! Je vois déjà ta carte de visite : PDG de Clobo Express… ! Ria-t-il. C’est très bien. Tu vas réduire la pollution causée par les zemidjan, créer des emplois et contribuer aux recettes de la Commune de Cotonou et de l’Etat. Tu es résolument dans un système ‘’D’’ comme ‘’ Développement’’. 100% patriote, je te soutiens.

– Je vais recruter massivement de zems car comme une nuée d’hirondelles, je compte essaimer les 77 communes du pays. Ils auront des uniformes etc… ça grouille dans ma tête. Tu verras ! ajoute-t-elle fière et souriante.

A deux tables plus loin sur la terrasse du restaurant, étaient assis deux couples. Sûrement des ivoiriens et des européens de l’Est, à en juger par leur accent. De temps à autre on entendait des « tchrrr ! » et des « ti moyen pas oh ! » auxquels faisaient échos comme en réplique des «da !», des «spasiba». La femme à l’accent ivoirien exigeait de son mari qu’une certaine somme en euro soit « envoyée au pays » ; ce que l’homme ne voulait entendre sous aucun prétexte… Leur manège attira l’attention de Carole qui entre deux bouchées, regardait du côté de leur table.

Son regard croisait à chaque fois, celui de la dame ivoirienne. Agacée, celle-ci se mit à piquer frénétiquement les carottes et raviolis dans son assiette, dans un bruit d’acier contre porcelaine. Plus tard, et alors  qu’il réglait leur note, épaules tout carrés, le russe demanda à la serveuse d’appeler le gérant. Carole fit signe à Maguy de suivre la scène… Alors l’on vit sortir derrière la porte de service une dame brune aux cheveux grisonnant dont l’allure et la démarche sympathiques firent dire à Maguy qu’elle devait être la cuisinière, en plus d’être la gérante.

– Et comment tu peux le savoir, toi ?

– Ben regarde son visage, elle est souriante. Tout ça me fait dire qu’elle sait faire de bons petits plats.

A l’autre table, le voisin russe exprimait son mécontentement : « Madame j’aime bien restaurant et terrasse de vous. Ceci est ma première visite. Mais parce que l’intérieur est plein, vous êtes placés à côté de personnes que vous ne connaissez pas. Chose comme ça est extrêmement désagréable pour bavarder tranquillement avec votre femme ou votre amie. Car les personnes à côté, eux profiter de ma conversation.  On venir dans restaurant pour se restaurer, donc pour apprécier bons plats, et surtout dans la tranquillité  de nous, pas à côté d’autres gens. Ne Tak li Youri ? (n’est-ce pas Youri ?) ajouta-t-il en regardant le second homme à la même table.

Dans un calme digne d’une restauratrice professionnelle et expérimentée car recevant plusieurs nationalités et tous les types de clients, Madame Anique Beraud répondit :

– Bonjour mesdames messieurs, je suis sincèrement désolée que notre établissement ne vous ait pas apporté la satisfaction attendue. Notre restaurant est effectivement petit (50 places en intérieur et environ 25 places en terrasse) mais, travaillant uniquement en produits frais, il serait difficile pour nous d’accueillir plus de personnes. D’autre part, il est vrai que la proximité des tables puise laisser penser que d’autres clients vous écoutent. Mon mari qui nous assiste aussi pour le service sur la terrasse aime bien aussi échanger et dire de petites blagues. Je peux comprendre que cela puisse vous gêner, mais notre établissement est avant tout un restaurant familial où nous aimons recevoir et partager ; l’échange faisant partie intégrante de notre métier. Permettez-moi de penser qu’un restaurant n’est pas qu’un lieu pour « se restaurer » de manière stricte, mais aussi un lieu d’échange où nous aimons passer un bon moment. N’ayant pas tous la même vision de la restauration, je comprends que notre restaurant puisse ne pas vous convenir.Toutefois, je me permets de vous proposer un petit digestif. C’est un cocktail à base de vodka, de liqueur de café et de crème que vous devez connaître…

– Da ! ça être du White Russian!

Maguy secoua la tête en vidant son verre pendant que les deux autres couples se faisaient servir le cocktail caucasien.

– Tu as vu la qualité de service et la façon dont elle cherche à retenir son client pour qu’il ait envie de revenir ?

– Eh oui… Je te promets que je ferai référence à cette parenthèse dans la sensibilisation de mes équipes à Clobo Express.

A la fin du dîner les deux amis marchèrent jusqu’à l’Arrêt République où Carole prit le tramway du soir. Après une vingtaine de minutes à l’Arrêt l’Indien, des contrôleurs du réseau procédèrent à la vérification des tickets. A côté d’elle un jeune malgache s’excusa de n’avoir pas validé son voyage en n’ayant oublié d’introduire son ticket dans le dispositif prévu à cet effet.

– Veuillez lire sur votre ticket s’il vous plaît : c’est je monte, je valide. Validation obligatoire à chaque montée et à chaque correspondance, lui intima le contrôleur, en guise de rappel.

– Oui m’sieur.

– Nous avons aussi notre système « D » jeune homme. En réponse au vôtre qui est Duperie, le nôtre est le Dribble, fit le contrôleur tout en continuant sa vérification avec les autres passagers.

Station ChampsÉlysées–Clemenceau. Maguy sort de la bouche du métro. Dehors une rutilante Mercedes S600 noire l’attendait. Le chauffeur lui ouvrit la portière arrière, l’invitant à s’asseoir aux côtés de deux officiels, représentant l’Etat. Quelques coups de fil passés au pays pour rassurer ses équipes de ce qu’enfin au jour tant attendu, le contrat de financement allait être signé. Au téléphone avec son Personal Assistant comme elle-même aime bien se faire appeler, Maguy refit le tour de quelques autres sujets importants.

– D’accord Assiba ?

– Oui Monsieur, tout est sous contrôle : je pense donc je suis. Je vous enverrai le mail avant votre point de presse à l’Ambassade.

– Appliquez l’autre formule du Système « D » s’il vous plaît : Débrouillez-vous.

Les discours officiels et projection des diaporama aux images futuristes montrant le métro béninois dans son environnement de Calavi à Porto-Novo ont retenu l’attention des personnalités et autres bailleurs dans la salle. A la salve d’applaudissement, fait désormais place un silence de couvent… C’est dans cette ambiance que Madame Saké Konnichiwa fit son entrée.

Svelte et de petite taille, Saké Konnichiwa est selon les indiscrétions, la seule héritière de l’empire industriel légué par son père. Tous les membres de la délégation nipponne levaient à peine les yeux au passage de la petite dame. Tous étaient courbés en signe de respect et de révérence. Moins d’un quart d’heure plus tard, elle avait fini d’apposer sa signature, dit quelques mots  en japonais et en anglais et repartit en compagnie de l’Ambassadeur. Son jet privé l’attendait sur le tarmac privé à Roissy…

Les officiels béninois se séparèrent après le point de presse suivi du cocktail offert. Maguy peut enfin appeler Carole.

– Ça y est c’est fait !

– Félicitations mon frère ! N’oublie pas de m’obtenir une invitation à la cérémonie officielle de mise en service des rames de ton Métro !

– Ne t’en inquiète pas. Tu peux me rejoindre pour déjeuner ?

– Oui mais je ne serai pas seule. Je suis avec Nacer, dont je t’avais parlé.

– D’accord, tu feras les présentations. Assiba-Edwige mon Assistante m’a recommandé La Duchesse Anne à Montparnasse.

– Tiens ! Assiba-Edwige ? Joli prénom composé. Il paraît que c’est la mode, cette façon de relier deux prénoms dont un de chez nous… Je valide La Duchesse Anne à une seule condition… Que je nous offre les glaces en dessert à HäagenDasz.

– Ça marche.

Une demi-heure plus tard les trois amis étaient attablés à Häagen-Dazs autour de délicieuses crèmes glacées.

– Bonjour les kilos, commenta Nacer.

– Ben faut pas se priver hein.

– Félicitations pour la ligne de tram au pays, Maguy. Moi je suis toujours aussi sceptique hein. Je me demande si ce sont nos vendeuses de poissons qui vont emprunter ce moyen de transport et à quel coût ? Sans oublier les frais liés à l’exploitation : le personnel, les fournisseurs locaux, la maintenance… l’entretien et j’en passe. En termes d’entretien nous sommes champions de la médiocrité. Je parie que bientôt nous serons classés comme pays ayant la ligne de métro la plus crottée au monde. Faut croire que ça aussi est un record à battre si ça ne l’est pas encore…

– Oh, Nacer tu exagères ! Tu es revenu à Cotonou depuis quand ? Douze ans ! Toi aussi ! Après toutes ces années beaucoup de choses ont changé…

– Bah ouais ! changé tu dis. Mais pas les têtes, tiens ! Même ton ami Djimon Hounsou en sait quelque chose. Il peut te le dire… Avec tous les bons projets qu’il a voulu drainer chez nous… S’il ne faut pas graisser les pattes, il faut payer plus de 15% de la cagnotte à des fonctionnaires. Eh oui ils fonctionnent comme ça, nos oncles et cousins. Un fonctionnariat éternel dans lequel ils se plaisent. Quel plaisir ou honneur peut-on tirer lorsque par manque de célérité et d’amour du travail pour lequel ils sont payés, l’on découvre la triste réalité ? Mais l’autre réalité je vais te dire. Il y a quinze ans, je me suis fait rouler. Avec le peu d’économie que j’ai mise de côté j’ai voulu me lancer dans un projet immobilier. On m’a parlé de terrains disponibles vers Glo-Djigbé car cette zone serait une région en essor à cause de l’aéroport prévu. J’ai reçu tous les conforts du vendeur, du Chef de village, du Chef d’Arrondissement à qui j’ai même offert une vieille bouteille de vin qui m’a coûté cher. Je te dis que j’ai investi plus de cent mille euros et résultat des courses… tout es parti en fumée.

Nacer baissa la tête. L’expression de son visage changea. Plongé dans ses souvenirs, il revivait sa douleur. Il respira un coup et poursuivit :

– Minsi, mon professeur de Philosophie au Collège à l’époque m’a mis la puce à l’oreille. Je l’avais fortuitement croisé vers la Place de l’Etoile Rouge quand il m’informa que le domaine que j’avais acquis était litigieux depuis plus d’une vingtaine d’année et que plusieurs acquéreurs en revendiquent le droit de propriété. Il y a même eu des décès perlés m’avait-il annoncé. J’ai été obligé malgré moi d’arrêter et d’abandonner les travaux. Plus tard mes cousines Christiane et Myriam m’informèrent que j’étais la victime d’un certain Système « D ». Un « D » qui comme le dé à jouer, à six face, six significations : Déboire, Débrouillardise, Développement, Domination, Duperie, Dribble. Tu te Débrouilles pour participer au Développement de ton pays mais tu te fais Dominer, Duper, Dribbler par des charognards. Et de Développement tu t’en sors avec des Déboires.

– Nacer, je te promets faire en sorte que ton projet reprenne vie. J’ai des amis dans l’appareil d’Etat. Et je puis te dire qu’avec la réforme du foncier en cours, tout ceci ne sera que du passé. Triste. Mais gérable, rassura Maguy.

– Pufff … Vivez chez vous… Moi ça ne m’intéresse plus.

Six mois après le début des travaux de construction de la ligne de métro, des lourdeurs administratives ont fait surface. La quote-part de l’Etat peine à être libérée. Elle devait servir à payer le salaire d’une partie des ouvriers. Face à la grogne persistante, Maguy porta ces difficultés à l’attention du Ministre des Infrastructures. A la surprise générale, le Directeur des TUHIMO (Travaux Urbains à Haute Intensité de Main d’Oeuvre) fut limogé. La Commission Chodaton qui a eu la responsabilité de faire un audit sur cette direction dudit ministère, a identifié des cas de conflits d’intérêts, de laxisme et des actions manifestement nuisibles à la bonne exécution des travaux qui impliquaient le fonctionnaire. Parallèlement, il a obtenu un rendez-vous avec le Directeur de l’Agence Nationale du Foncier pour discuter du cas de Nacer… avec ce dernier dont la présence était requise par l’autorité.

Arrivé par vol Air France à l’Aéroport International de Porto-Novo, Avakpa, Nacer a été reçu.  Visiblement satisfait au sortir de cette audience, il marcha directement vers le mât portant le drapeau tricolore. Il leva la tête et le fixa longuement, solennel, puis murmura :

<<Bénin, désormais tes fils tous unis d’un fraternel élan partagent l’espérance, de te voir à jamais heureux dans l’abondance.>>…

De loin, sur le perron, Maguy et Carole se regardèrent, souriant…

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

 Copyright : samedi 20 août 2016.

 

Joe le paparazzi.

– D’accord Joe ? Ne nous fais pas faux bon hein!

– Non Madame faites-moi confiance.

Le dernier point inscrit sur la longue liste des commandes venait d’être réglé. Tantie Siqui pouvait enfin souffler et passer à la distribution des faire-part. Dans une semaine aura lieu la cérémonie de soutenance de la thèse de doctorat en médecine de sa nièce Sylvie. Les convives ont été triés sur le volet. Les tantes, les oncles, les « gens de la belle famille », des amis à la famille, quelques voisins du quartier, des promotionnaires de l’heureuse, des collègues de service… Elle mettait un point d’honneur à faire honneur à la famille et à sa nièce. Un tour dehors et elle poursuit son exercice de ‘’quadrillage’’ de l’espace couvert par le grand jardin de son domicile sis au 4006 des Résidences Les Hirondelles sur le Boulevard de La Marina.

Siquirate Archampong est ce qu’on peut qualifier de femme de goût… La maison s’ouvre au visiteur par une entrée avec des carreaux de marbre beige. Passé le portail, et sur les côtés il y a deux grands  jardins rectangulaires : celui de gauche est constitué de petits arbustes, d’arbres nains, de papyrus, de palmiers qui ont la même hauteur que la terrasse à quelques mètres au-dessus. L’on y note également quelques arbres exotiques qu’on dit être rapportés par  madame. Mais personne ne sait d’où ces arbres proviennent. Ce qui est certain et connu de tous, c’est que Siqui a beaucoup voyagé. Son dernier périple l’a emmené en Polynésie, en Australie et au Lesotho. De l’autre côté, dans le jardin de droite, on aperçoit une étendue de gazon  et des arbustes, des haies fleuries composées d’euphorbia aux fleurs rouges, jaunes et rosâtres, diverses espèces de cactus, et une floraison de fleurs aux essences odoriférantes qui donnent à cette résidence un aspect féérique agrémenté par le gazouillis d’oiseaux qui y ont fait leur nid.

Joe était impressionné. Très heureux d’avoir signé ce contrat pour assurer la couverture photographique et vidéo de l’événement, il profite de ce que la maîtresse de la maison reçoit un coup de fil pour faire une visite des lieux afin dit-il, « de repérer les meilleurs angles de prise de vue ». Il longe l’allée puis passa par de  petites marches d’escaliers qui aboutissent directement à la porte en bois massif et à gauche à la terrasse à quelques mètres de hauteur du jardin. Il revint à l’intérieur lorsque de loin il aperçut le bustier blanc de Siqui. En entrant à l’intérieur il balaya du regard le salon, à côté le hall qui mène aux appartements et  à la cuisine. Plus loin, l’escalier qui mène au premier étage dont la rampe et les marches sont en bois massif, s’accordant avec le revêtement du sol en carreaux italiens…Le salon  était prévu pour recevoir la belle famille et quelques autres invités de marque. Très moderne, il  possède des canapés aux couleurs vives et chaudes, deux tables et des meubles en bois Okoumé rapporté du Gabon  avec  de chatoyants tapis traditionnels.

 – Tiens ! c’est de l’artisanat Masaï ça non ?

– Non, Joe ; ça y ressemble mais c’est de la tapisserie Ndébélé. Les Masaï du Kenya en fabriquent certes mais ça n’a pas la beauté ni la finesse des femmes Ndélébé. La pose de ces tapis est ma façon à moi de leur rendre hommage car je les admire. Voilà une des rares cultures où les femmes ont le pouvoir, et de bien belle façon ! Tu connais le Kenya ?

– J’y suis allé une fois prendre une photo avec la mémé de Barack et découvert Le Carnivore.

– Ah oui, Barack Obama ! Sa mémé est une icône et une attraction. Le Carnivore, pas mal comme Restaurant. On y mange toute sorte de viandes.

– Eh oui du serpent et du caïman en barbecue, il faut le vivre hein… Mais vous avez une belle maison Tantie Siqui…

– Merci j’l’ai voulue chaleureuse, gaie et accueillante. Puis, ça ne me donne pas envie de déménager… j’y reste.

– Hum… J’ai fait le tour. Tout est fin prêt je pense. Le matos du Disk Joker sera disposé entre la haie des euphorbia, des jasmins et autour des projecteurs. Ainsi je n’aurai point besoin d’éblouir vos invités avec la lumière aveuglante de ma ma grosse lampe quand il fera sombre dès le crépuscule.

– Oui, les projecteurs du jardin pourront servir d’éclairage… Je crois que c’est bon pour ce soir. Ou bien… ?

– Oui, oui…enfin… si je peux avoir une petite avance ce serait pas mal, grande soeur de valeur, fit Joe en se grattant le front entre sourire et clin d’œil.

– OK Joe ; mais attention si tu n’en es pas capable dis-le-moi dès maintenant hein, je ne vais pas tolérer de ratés ni de faux bon, midié midié… Fais confiance à un artisan fût-il professionnel et il te coupe l’herbe sous les pieds. Tu te souviens de Karl  avec sa vidéo de l’anniversaire de ma sœur Aubierge ?

– Oui dada je m’en souviens bien. C’est moi qui lui avais confié la réalisation du film et des photos.

– Confié djan! Tu avais mieux à faire oui. Tu avais ton Caucus Africain à couvrir avais-tu dit non ? Eh bien laisse-moi te dire chef, que pendant que tu faisais le paparazzi à ton Caucus Africain au Palais des Congrès, ton Karl ne m’a apporté que des Cactus Mexicains ici. Espèce d’Aztèque ! Un vaurien ce garçon-là. Je te dis que ma sœur Aubierge avait dû prendre des médicaments pour dodo. Elle en avait pleuré.

– Grande sœur de valeur je vous assure que l’année prochaine c’est moi-même qui vais couvrir tous vos événements et c’est d’ailleurs pour me racheter que je vous fais toute la couverture « médiatique » à ce petit prix. Vous ne serez pas déçue. D’ailleurs l’album sera kankpé et le film sera un DVD avec des titres, des chapitres et même un sous-titrage en anglais et mina si vous le voulez…

– Hey faut pas me bleuir hein !

– Ah non hein, grande sœur nous, nous sommes toujours dans les recherches pour nous améliorer hein, dit Joe en se frottant les mains. Vous voyez c’est parce que je suis bon que la chaîne du service publique m’a sollicité pour la couverture du Caucus.

– En tout cas je t’encourage et je te rappelle quand même qu’aussi bien les photos que les vidéos ne doivent souffrir d’aucune irrégularité sinon… A bon entendeur, dit-elle en se levant.

Sylvie qui les avait rejoints entretemps, raccompagna Joe au portail sous les aboiements des fox-terriers en cage.

En dernière année de Médecine, Sylvie est une belle raggazza comme on n’en voit pas tous les jours. Recueillie dès  l’obtention de son Brevet par sa tante, elle fait la fierté de sa famille. Toujours première de sa promotion depuis ses débuts à la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou, elle a maintenu ce cap à Dakar avant d’aller à Orléans où elle fut interne stagiaire à la Clinique de l’Archette, puis à Paris, rue Spontini… Au terme de son cycle de neuf années qui s’est achevée par la soutenance avec brio de sa thèse d’exercice lui donnant droit au diplôme d’Etat de Docteur en médecine, elle décida de boucler son parcours en faisant une spécialisation dont la soutenance aura lieu en fin de semaine.

Joe qui était passé derrière n’eut de cesse d’admirer la belle et élégante silhouette de Sylvie. Nul ne pouvait deviner ce qui lui passait par l’esprit lorsque le sourire aux lèvres il lança à Sylvie à un pas du portail :

– vous avez belle allure Sylvie et j’aime votre ‘’bouchette’’.

– Ma bouchette…, qu’est-ce que c’est ? fit Sylvie surprise.

– Ou alors si vous parliez espagnol je dirais « me gusta su boquita »

– Ah, merci.

– …donc vous comprenez la langue de Julio Iglesias …

– Bien sûr j’ai fait un séjour linguistique à Madrid, Malaga et Salamanque.

-Ah d’accord je vois. Et en attendant votre insertion professionnelle ici que ferez-vous ?

– Ben, pour le moment j’travaille dans une pharmacie de la place. Je fais de l’IEC

– …hum c’est-à-dire ?

– Information, Education et Conseil.

– D’accord vous servez d’interface aux usagers de la pharmacie. C’est bien tout ça mais une jeune femme comme vous ne reste pas recluse à domicile non ? Puisque à part Information, Education et Conseil il y a aussi Incursion, Excursion et Croisade. Et ça aussi c’est de l’IEC.

– Ben dites donc ! fit Sylvie qui ne put s’empêcher de rire. Il m’arrive de sortir aussi, voir du monde, aller au restau.

– Ok, ben alors je vous invite après votre thèse.

– Avec plaisir. Bonne soirée et veillez bien à suivre les indications de ma tante.

– T’inquiète… A plus tard.

La Renault 5 rouge finit par démarrer dans un toussotement perceptible depuis l’étage. Sylvie ayant refermé le portail fit la main à Tantie  Siqui pour la rassurer de ce que tout allait bien. Celle-ci avait ouvert les volets de sa fenêtre pour s’enquérir… Un bruit de pétard, un klaxon puis le moteur vrombit. Joe partit en trombe comme si ses patins avaient lâché.

En cours de chemin il ne put s’empêcher de se refaire le film de cette soirée et de soupirer « Sylvie »…

Joe reçut le pseudonyme de « paparazzi » depuis le collège. En ce temps-là en classe de Première au Collège Notre Dame de Cotonou, il se découvrit une passion pour la photographie quelques jours après un cours de physique dont l’un des chapitres avait porté sur l’optique. Plus tard, il se porta volontaire pour présenter un exposé sur les grandes découvertes et invention du siècle des lumières et surtout celle des frères Lumière : la photographie. A l’époque il allait partout avec un vieil appareil photo rapporté de l’Union Soviétique par son oncle alors étudiant. Au cours des Activités Culturelles du Collège, il lançait une souscription volontaire pour se procurer des pellicules ASA 400 de 36 poses contre photographie gratuite de ses amis de classe. Plus tard, il profita de la ruée vers le Nigeria et se fit ami avec un « grand frère » de son quartier qui faisait du fayawo (contrebande). C’est ainsi que profitant des périodes de grève, il connut Lagos, Ibadan, Port-Harcourt, Maïduguri et devint vendeur de diverses bricoles. Lorsqu’à la surprise générale il décrocha son Bac, il se fit pigiste dans un quotidien de la place et suivit des séminaires en photo-journalisme avec un séjour à Nagazaki au Japon et Naïrobi au Kénya. Joe est de tous les événements culturels. Sa proximité dans le milieu lui ouvrit des portes et il est souvent sollicité surtout pendant les campagnes électorales pour animer les blogs et autres plateformes sur les réseaux sociaux : Instagram, Twitter, Facebook…etc.

Plongé dans ses réflexions notre paparazzi passa la signalisation lumineuse du carrefour de la Place du Souvenir. Plus loin, il dut s’arrêter devant un barrage de policiers. Il en descendit tout souriant et serra vigoureusement la main du policier qui le reconnut :

– Awétché ! Alors comment se passe la nuit ?

– Paparazzi toi tu n’as pas vu le feu rouge ?

– Gars, je savais que tu étais là voilà pourquoi je me suis arrêté pour ta Guiness.

Ils traversèrent le carrefour et allèrent s’asseoir au Restau L’Escale de la Diaspora. Entre deux gorgées de bière et une bouchée de brochettes de bœuf, une servante vint s’asseoir à côté du policier qui lui murmura dans l’oreille une suite de phrases qui la fit sourire.

– Bon Joe je te laisse négocier : moi je retourne au poste, lança le flic

Après un bon quart d’heure d’échanges qui virent une demi-douzaine de bouteilles de bière vidées de leur contenu, Joe et sa compagnie furent dans le noir, loin là-bas, se donnant l’accolade, à l’endroit où certains grands noms de l’histoire politique du pays, procédaient il y a quelques années encore, au dépôt de gerbe en mémoire des martyrs tombés sous les chevrotines des mercenaires conduits Gilbert Bourgeaud, alias Bob Denard, un certain dimanche matin…

– Tu finis ton service à quelle heure ?

– A 23h, Joe.

– Dans une demi-heure donc. Je laisse mon appareil photo sur la table et je cours rapidement prendre un bain puis je passe te prendre.

– Ca marche !

Les feux arrière de la Renault 5 rouge disparurent en direction de  Cadjèhoun par la rue de la Clinique Mahouna. Puis Joe tourna subitement puis sortit par la Place Cardinal Bernadin Gantin pour continuer droit par devant l’Ambassade de France… La voiture s’immobilisa devant la Pharmacie Camp Guézo où il fut devant le comptoir.

– Monsieur, on s’occupe de vous ? lui demanda une charmante dame en blouse blanche.

– Oui, madame.

Trois et bientôt sept usagers furent servis sans que Joe ne passa sa commande. A un moment il alla vers le rayon des produits cosmétiques, le téléphone collé à l’oreille simulant un appel. Puis regarda vers le comptoir. Puis enfin, il interpella un vendeur qui lui fit signe de patienter. Au moment de passer sa commande, la charmante dame qui l’accueillit la première, fit son apparition, les mains tenant un panier. Elle lui sourit et se mit à taper sur le clavier de son ordinateur pour enregistrer les médicaments et autres produits attendus par le couple en face. Le vendeur s’adressa à Joe :

– Oui monsieur ?

– Oui, une boîte de préservatif fit Joe, tout bas et pianotant sur son téléphone, l’air pas à l’aise…

– Lequel s’il vous plaît ?

Cette question n’était que de trop. Joe faillit s’énerver lorsqu’il jeta un œil à sa montre : 23h !

– Nous avons la version Invisible Extra Lubrifié ; la version Play ; la version Performa et la version Orgasmic.

Visiblement mal à l’aise il avala la salive et lança d’une voix presque étouffée : « le deuxième ! ». La serveuse sourit.

Les minutes qui passèrent furent longues. Le dos tourné au comptoir, Joe s’en alla à la caisse où il se positionna en biais. Après le passage de quatre usagers, il entendait crier « condom ! »

A la caisse, Sylvie qui était de garde cette nuit-là lui tendit le sac plastique ainsi que sa monnaie avec trois bonbons mentholés Tom-Tom.

Le regard fuyant, il dit : « oui les tom-tom sont pour moi ».

– Ceci est un médicament, surtout faites-en bon usage monsieur. C’est de l’IEC, ironisa Sylvie.

Joe sortit de la pharmacie et resta immobile au volant pendant une bonne demi-heure… Plus tard, il  arriva à l’Escale de la Diaspora mais ne vit plus sa « compagne » de ce soir. Le gérant lui annonça qu’aucune de ses serveuses ne répondait à la description de celle qu’il avait croisée. Joe le paparazzi se retrouva seul sans appareil photo et sans sa ceinture banane qui contenait le montant de l’avance reçue de Tantie Siqui, sa pièce d’identité ainsi que d’autres documents importants…

PAPAJOE

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

 Copyright : lundi 08 août 2016.

 

 

Je ne suis pas « doux rice ».

<<Je m’appelle Doris. Pas Dorice, comme se plaisent à dire ces messieurs dragueurs de patrons. Non, je ne suis pas Doux Rice. Je ne l’ai jamais été et jamais ne le serai-je. >>

Assise au volant de sa voiture, Doris était plongée dans ses réflexions. Klaxons, bruits de moteurs, crissements de pneus, freinages et bavardages lointains n’avaient aucun effet… elle était tellement concentrée que rien ne pouvait la faire participer à la réalité du moment. La douce et fine pluie qui s’abattait sur la capitale économique du Bénin malgré le soleil couchant, donnait encore au paysage de l’aéroport international Cardinal Bernadin Gantin, un aspect enchanteur. Elle chantonna djidja man lêou…, le sourire aux lèvres. Oui, cette belle chansonnette que la ribambelle de nos quartiers entonne à cœur joie toutes les fois que le woutoutou (tourterelle) lance son cri annonciateur de la tombée de dame pluie. Qu’elle les surprenne fine ou drue, la joyeuse marmaille chante de plus belle djidja man lêou…, pendant les moments de détente, surtout par ces temps de vacance…

Doris sourit en contemplant le ciel. Le parking du supermarché Erevan  était encore plein. La pluie tombant  n’empêchait pas les va-et-vient. Fallait-il démarrer ? Et ce goslow (bouchon) inchangé de tous les soirs de l’autre côté du pont… Elle soupira.

« Doris, tu es belle, tu es gracieuse, tu es élancée comme toutes nos filles et tu as les atours bien ficelés » lui avait une fois dit  sa grand-mère.

Responsable Marketing et Communication dans la succursale béninoise d’une des grosses firmes de courrier express, Doris avait tout pour plaire. Quel client, quel partenaire n’a jamais rêvé avoir Doris comme compagne. Des jeunes, des adultes d’un certain âge comme on les appelle, des gros, des grassouillets, des mariés, des peu sérieux et des pas sérieux. Doris était adulée. Mais elle n’était pas pour autant la proie facile. Pas un seul de ces multiples dragueurs n’arrivait à tirer le drap de son côté pour y découvrir la callipyge sous le jour d’Adam. Malgré les promesses de promotion, de voyage, de voiture, de valises pleines, de bijoux, de maisons et autres matériels, elle tenait fort à ses idéaux de femme droite et fière.

« Oui je  m’appelle Doris. Pas Doux rice, comme se plaisent à dire ces messieurs dragueurs de patrons.. Non, je ne suis pas Dorice. Je ne l’ai jamais été et jamais ne le serai-je. »

Le téléphone sonna. Le message reçu la sortit de ses pensées. Frénétiquement elle ouvrit son sac à main, le fouille quelques secondes et l’en sortit. Une Samsung Galaxy Eight Lite que lui avait offert son frère Choder, travaillant au siège de la firme coréenne. Doris pouvait se targuer d’être l’une des rares africaines à avoir en avant-première et pour essai, ce téléphone portable. Ils étaient une poignée de personnalités à l’avoir à part les sultans et autres richissimes des Emirats, de Dubaï, le Président Patrice Talon, Aliko Dangoté et un certain Rémy Tohou, haut gradé de la hiérarchie militaire des Casques Blancs africains.  Le message qu’elle reçut n’a pas semblé lui faire plaisir. Bien au contraire, elle lança « mon a nan ko vêdo » (c’est ce que tu crois), puis jeta le téléphone sur la banque arrière.

Tout a commencé la semaine dernière lorsqu’en plein dîner d’affaires, et pendant qu’elle se servait sa portion de gâteau flan, elle sentit deux grosses mains se poser de part et d’autre de sa hanche avec la légère pression d’un buste dans son dos. Elle sursauta puis tourna le regard et fut surprise de voir son vis-à-vis sourire. C’était Akim Fitini Kinsley.

Akim Fitini Kinsley « Akif » ou « I Kif » pour les intimes comme il aime bien se présenter, était le représentant de la firme en Afrique de l’Est avec résidence au Nigéria. C’est le genre de type trapu, les cheveux touffus  avec une large raie de côté, bedonnant et mal rasé. Toutefois, cette description physique tranche avec sa gentillesse et ses prévenances qui n’ont pas d’égal… Akim est celui qui n’oublie jamais les anniversaires, se rappelle que vous n’avez pas pris votre café le matin, est prêt à vous ramener chez vous etc… ces petites choses qui font briser la glace et baisser la garde de ces dames. Oui, ‘’I kif’’ (prononcer aï kif comme en anglais) sait prendre soin. Mais tant de prévenance cachait ce que certaines langues ont appelé le péché mignon…

– Je suis Akim Fitini Kinsley dit « Akif » ou « I Kif » et vous me plaisez… Je vous kiffe quoi .

Doris tomba des nues. « Ben dis donc le grassouillet » se dit-elle. Pour toute réponse elle lui dit « bonsoir Monsieur Akim »

– Oh no my dear, pas ça. Appelle-moi Akif please.

– Hum…

– Belle soirée n’est-ce pas ? Je vous sers un peu de champagne ?

Habituée à ces soirées pour avoir dîné avec bon nombre de clients dans le cadre professionnel, elle n’avait vraiment pas le choix, surtout en face du patron. Akif revient avec trois coupes de champagne et s’empressa d’en gober une. De sa main droite il tendit des olives à Doris qui en prit une boule. Embarrassée par le bruit de manducation des boulettes d’olives, elle tourna la tête et fit semblant d’échanger des civilités avec un passant.

– Vous habitez loin Doris ?

– Non, mais mon chauffeur m’attend. Je ne tarderai plus.

– Tu sais Doris, vous me plaisez you know… ? Fit-il en lui décochant un sourire qui fit apparaître deux dents de bonheur.

Il paraît que l’on ne peut résister devant un sourire qui fait apparaître des dents de bonheur dans toute leur blancheur… Ce petit espace qui se découvre entre les incisives supérieures ou inférieures, ou encore entre les deux, en fait frémir plus d’un et participe grandement au jeu de la séduction. D’ailleurs la collègue Vanessa s’en croit au paradis en riant à tout va, là-bas au fond de la salle.

– Vous savez quand j’étais à l’université de langue à Cambridge, on nous avait servi du rice, euh… du riz un jour et comme c’était pas bon, j’ai crié à l’intendant « le rice n’est pas doux ». Et depuis ce jour des amis m’appellent Dourice ou Mister Rice. Oh ma darling je veux que tu sois ma dourice. Dorice Doris.

Tout ceci était dit avec un accent anglais. L’on pouvait entendre « Doux raïce » ou « Do rice »

– Doris, won’t you cook Rice ? Won’t you cook mister Rice, Doris ? I love you so much than I never been before. Na de way you dey be… If you do me, I go do you, man no go vex.  You no go go, I no go let you go*

Doris ne put s’empêcher de rire face à ce mélange d’anglais et de Pidgin nigérian, aussi appelé Broken English (Anglais cassé).

– Mister Akim, je vous ai entendu mais voyez-vous, nous avons des règles dans la firme et vous êtes de ceux qui sensibilisent au respect de nos procédures. De plus je suis fiancée et ne peux pas emprunter une double voie…

– This no be wahala at all ! ** Je sais que vous y réfléchirez.

Toujours assise au volant de sa voiture, Doris revoyait toute la scène ainsi que toutes les manigances d’Akif. Les coups de fil noctures, les sms et autres messages instantanés whatsapp. Les émoticônes et autres images pour souhaiter bonne nuit. Une image ou une histoire pour rire, une caricature ou une chanson,  pendant de longs jours, Akif était le premier à dire bonjour et le dernier à écrire avant qu’elle ne s’endorme. Tout cela commença par l’agacer et à l’encombrer. Puis, ce fut l’ultime goutte d’eau…

Hier après la visite de nouveaux prospects  afin de développer le portefeuille des clients, ils firent un arrêt dîner au Restaurant Les Hirondelles.

Située à la descente du nouveau Pont Emile Derlin Zinsou reliant Calavi à Porto-Novo par-dessus le fleuve, Le Restaurant Les Hirondelles est la toute nouvelle ‘’table’’ qui n’eut point besoin d’enseigne pour voir s’amplifier sa renommée. Raffinée, accueillante et originalement construite sur pilotis bétonnés, il laisse à ses hôtes le goût de la cuisine authentiquement béninoise. La gérante Monique laisse ses clients choisir entre l’ambiance chaleureuse de la salle de restauration aux 100 couverts ou le charme du patio verdoyant agrémenté de diverses œuvres d’art contemporains des artistes comme Anselme Quenum, Constant Degbey, le tout respirant dans des sonorités musicales de John Arcadius, Zénab et la diva Angélique Kidjo…

Le dîner se déroula assez bien. A maintes reprises, Akim s’arrêtait de manger pour  »boire » des yeux toute la beauté qui s’exhalait de la créature en face. Lorsqu’une fois leurs yeux se croisèrent il lui serra la main gauche en lui faisant un clin d’œil…

Retour à Cotonou. Un tour dans son bureau pour télécharger le plan d’affaires du dernier client visité, Doris était concentrée à son travail… Sans que le moindre bruit ne l’eût pu faire deviner, elle fut surprise devant la photocopieuse par l’éteinte de Mister Rice. Il l’attrapa littéralement, vigoureusement, la plaqua contre un poteau au milieu de la salle et voulut l’embrasser. Elle le repoussa de toutes ses forces puis s’engagea une course dans la salle. Une liasse de papier s’envola, une agrafeuse tomba puis un fauteuil roula et alla cogner la vitre de l’autre côté.

– Mister Akim, mind yourself !***

– You no fit run oh, I swear! ****

Le bouton du corsage de Doris sauta. Elle parvint tant bien que mal à se déchausser. Puis le coup partit ! Un cri, un hurlement : Akim saignait du visage. Le talon de la chaussure lui avait ouvert l’arcade sourcilière. « You bitch ! » hurla-t-il de douleur.

Toute décomposée, Doris sortit en lui lançant :

– Je m’appelle Doris. Pas Dorice, Non, je ne suis pas Doux rice. Je ne l’ai jamais été et jamais ne le serai-je. Je ne suis pas comme ces filles faciles à qui vous donnez la promotion contre droit de cuissage. Avounyiyon ! (chien pourri)

Dehors, elle démarra sa voiture en trombe. Les agents de sécurité en faction ne comprirent rien mais y allèrent de leur commérage en rigolant… Toute la nuit Akif n’a pas cessé d’envoyer des messages et de demander pardon. Doris garda tous ces messages sur son compte Cloud et se rendit en consultation cette nuit à la clinique où elle obtint un certificat attestant de la présence d’hématomes sur le corps… Elle en informa sa mère puis décida de se rendre chez son avocat-conseil le lendemain dans le cadre de mesures préalables avant toute déclaration à son employeur basé aux Etats-Unis d’Amérique…

La pluie n’a pas cessé à Erevan. Doris écoutait de la musique. Une petite larme dans le coin des yeux qu’elle s’empressa d’essuyer avant de démarrer. Akif n’est pas venu au bureau ce jour. Le rendez-vous avec l’avocat n’a pu tenir car ce dernier était absent… Une peur la saisit. Peur de perdre son emploi, face aux accusations éventuelles de son agresseur de patron. Mais elle a bien pris ses dispositions et se reprit, puis cria seule dans la voiture : « je m’appelle Doris ! Pas Dorice, Non, je ne suis pas Doux rice. Je ne l’ai jamais été et jamais je ne serai. Je ne suis pas comme ces filles faciles, fesses et têtes en l’air à qui vous donnez la promotion contre droit de cuissage. Avounyiyon ! »

Quelle sera la suite de cette histoire ? Perdra-t-elle son boulot ? Et Akif cherchera-t-il à porter préjudice à la belle Doris ?

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

Traductions :

* Doris, ne veux-tu pas cuire du riz ? Ne veux-tu pas cuire Monsieur Riz ? Je t’aime plus que jamais. C’est ta façon d’être… Si tu me fais, je vais te faire ; l’homme ne va pas se vexer. Tu ne t’en iras pas ; je ne te laisserai pas partir.

** Ce n’est pas du tout un problème

*** Monsieur Akim, méfiez-vous !

**** Tu n’as pas intérêt à fuir hein, je te le jure !

Copyright : mardi 02 août 2016.