AMOUR « GL »

L’Aéroport International Cardinal Gantin connait depuis ce matin-là, une effervescence rare. La foule de curieux et de badauds n’était pas négligeable. La presse aussi était là, dehors sous le soleil attendant l’événement. Quelques animateurs de blogs et autres défenseurs de la nature et de la faune y étaient aussi. Tous voulaient être témoins de l’arrivée tant attendue de Nina Ameñiz.

19h 57 min. Le vol TRK 2702 de la Turkish Airlines atterrit et poursuivit sa course jusqu’au Terminal. Plusieurs passagers étaient déjà debout dès l’atterrissage ; certains avec leurs sacs en main étaient visiblement joyeux et même pressés de descendre… L’hôtesse de l’air très chaleureuse durant le vol entreprit alors de mettre une dernière touche personnelle à la bonne humeur des passagers, en diffusant un message délirant :

<<Mesdames messieurs avec une minute et 35.27 secondes d’avance, bienvenue sous le  magnifique soleil de Cotonou… qui est au-dessus des nuages.Nous vous prions de rester assis et attachés jusqu’à l’extinction du signal lumineux correspondant. Ceci est important car l’avion peut s’arrêter soudainement avant l’arrivée au Terminal. On aimerait que l’avion arrive avant vous, ça risque de faire mal sinon. Prenez garde en ouvrant les casiers à bagages afin d’éviter la chute d’objets qui auraient pu bouger pendant le vol. Les téléphone portables s’il vous plaît doivent être éteints jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil. Pas la peine de se cacher entre deux sièges, je suis grande je vous vois, surtout je vous entends.Assurez-vous de n’oublier aucun effet personnel comme sacs, vestes, valises, belles-mères, maris. J’ai eu les deux, j’en veux plus, merci ! j’ai donné.

Nous prions les fumeurs de bien vouloir attendre d’être dans un espace réservé avant d’allumer leur cigarette et merci d’en fumer un paquet pour moi aussi. ça fait depuis ce matin 5 heures que je suis là-dedans, j’en peux plus ! Faites attention en descendant de l’avion, surtout si vous avez des enfants en bas-âge. Merci d’avoir voyagé avec nous aujourd’hui . Nous espérons vous revoir prochainement à bord. Nous vous souhaitons un weekend-end très chaud ici à Cotonou… et je parle de températures ; le reste c’est à vous de voir. Amusez-vous bien, merci à la prochaine. Merci beaucoup, maintenant nous faisons une Ola, on commence sur la droite… Non je plaisante, restez assis et attachés, merci.>>

Le message atypique fut accueilli par une salve d’applaudissements étouffée par des éclats de rire et un beau bavardage. Entre les commentaires qui allaient bon train le pilote fit passer son message de fin de vol cette fois-ci en anglais. <<C’est moins marrant en anglais>>, fit remarqua Nina Ameñiz à sa voisine de droite, une sexagénaire asiatique tenant la main d’un petit garçon.

– Il est mignon votre… euuh…

– Petit-fils. Il est mon petit-fils ! fit la petite dame

– Ah, intéressant ! Prenez bien soin de votre mignon petit gars, souria Nina en regardant le bambin.

– Dis ton nom à la dada, fit la mémé, le torse courbé vers le mouflet.

–  Mensah Keiji Hiro

– Keiji tu as de mignons prénoms et je suis sûre que tu feras plus de merveilles que Tiger Woods.

Quadragénaire métisse béninoise et portugaise, Nina Améñiz est une des rares spécialistes africaines du droit maritime et du commerce international. Sortie Major de sa promotion à Harvard, la prestigieuse université américaine qui accueille l’élite intellectuelle dans ses facultés, Nina avait reçu la plus haute distinction summa cum laude. Elle fait la fierté du pays de son père. D’ailleurs elle même défend fort bien ses origines en paraphrasant Olympe-Bhêly Quenum quand elle laisse entendre « je suis une Bénin vi djidji ». Fan d’Angélique Kidjo, de Nina Agossi, de Zeynab et de Fafa Rufino, elle est porte-voix de la culture de Danxomè dans sa diversité et sa richesse. Nina voue une vénération profonde au Feu Cardinal Bernadin GANTIN dont elle pleura le rappel à Dieu… Spécialiste chevronnée des questions de droit international maritime, elle anime plusieurs conférences tant à Harvard, à Ibadan, Cape Coast, Joburg, Buenos Aires, Melbourne… Nina se distingue aussi par ses « talk » Tedx.

A bord du TRK 2702 de la Turkish Airlines ce soir-là, la passagère occupant le siège K18 avait été contactée deux semaines plus tôt par un collectif d’avocats dans une affaire de  commerce international maritime avec des relents de braconnage et de trafic d’espèces protégées…

Passé le cordon douanier et les postes de contrôle, Nina fut surprise de voir autant de monde dehors et de se voir mitrailler par autant de reporters photo-journalistes.

– Ça grouille dis-donc ! lança-t-elle à un des avocats venus l’accueillir.

– Oui Nina, nos compatriotes sont très attentifs au développement de cette affaire qui prend non seulement une proportion nationale mais est devenue en moins de 72 heures, une affaire d’Etat. Si tu n’avais pas décliné nos dispositions prises, tu serais passée par le salon VIP et nous serions déjà loin après le Benin Marina Hotel.

– Bof éwa nu dé ha ! J’aime le contact de mes gens, fit-elle dans un sourire qui révéla ses dents de bonheur.

Plus tard, la Jaguar XF 2016 qui la conduisait, s’immobilisa devant le bâtiment de la Police Nationale où elle avait rendez-vous avec son ami et client Marc Adamson. Après les formalités d’identification d’usage pour confirmer ses rangs et qualités, elle fut admise dans un vestibule mal éclairé, poussiéreux. Elle manqua de glisser : tant les carreaux étaient crasseux par endroits que les talons de ses escarpins en daim marron faillirent lui faire perdre l’équilibre.

– Mince ! cria-t-elle

Faites doucement, lui fit un des policiers en faction, en guise de réconfort.

– Le chat retombe toujours sur ses pattes, lança Nina avec un sourire narquois.

– C’est une vraie béninoise hein !, dit le policier tout en marchant devant elle et remontant sa ceinture de sous  sa lourde bedaine, ce qui lui fit entrer un bout de pantalon entre les fesses.

Nina en rigola.

Trois autres portes plus loin, elle fut face à son ami et client Marc Adamson.

– Ouh là! tu as fondu toi !

– Eh beh, y a du bon dedans ! répondit Marc dans une rigolade entrecoupée d’une quinte de toux.

– Alors ça va ?

– Oui, je fais l’expérience de l’expression… euuuuh « scier les dents… scier les dents avec  les barres de fer ». C’est bien cela vous dites non ?

– Ben non gros bêtard  c’est »ronger les barreaux avec les dents ».

Les deux rigolèrent ensemble puis Nina fit le point :

– Bon Marco j’ai passé le dossier à la loupe et je te rassure que tu ne passeras pas 72 heures ici. « Ton » dossier est vide aussi bien en droit que dans la forme. Alors cette nuit essaie de fermer les yeux car dès demain ça va être tenace. Y aura du remous je t’informe.

Marc Adamson, est devenu homme d’affaires à la tête d’un empire de plusieurs milliards de dollars américains : le MACADAM,  Marco Adamson Holding. Ayant repris le commerce d’aluminium de son feu père, il l’a rendu prospère et règne sur le marché local et régional. C’est lui a fait appel à son ancienne amie de collège devenue spécialiste émérite internationale.

Marco Adamson avait été arrêté une semaine plus tôt après que des produits dits de braconnage ont été retrouvés dans les coffres de trois camions.  Tout a commencé au bord de la mer sur les quais du port de Cotonou, quand la Capitainerie et le Commissariat Spécial ont intercepté les véhicules en provenance d’Australie. Les enquêtes révélèrent que lesdits camions et leur cargaison de cornes de rhinocéros, de défenses d’éléphants, de plumes de mésanges et de goélands ainsi que d’autres oiseaux rares retrouvées dans des caisses étaient destinés à une des sociétés du Holding contrôlé par « le Roi de l’Aluminium».  La suite des événements vit l’arrestation et la détention de l’homme d’affaires.

– Les avocats et moi auront une longue séance de travail à la Résidence. Sois fort.

–  Je ne faiblirai pas, la vérité triomphe toujours. L’honneur de ma société, mes 42 000 salariés, ma famille, sont en jeu.

La lueur laiteuse de la lune irradiait la cellule du roi de l’aluminium. Les feuilles des palmiers derrière le bâtiment, dessinaient des ombres amusantes qui se projetaient à travers les lourds barreaux de la seule fenêtre de la cellule. Marco Adamson allongé dans son bazin blanc amidonné contemplait la lune dans ce ciel clair et dégagé de saison sèche. Une pièce de 100F CFA tomba de sa poche et fit- dans un bruit métallique bien caractéristique – une valse comme une toupie avant de s’immobiliser pile, contre un pied du seul meuble de la salle : une table à manger vieillotte sur laquelle sont posés une bible et un Chapelet… Marco se leva et prit la pièce de monnaie qu’il regarda longuement, immobile.  Retourné dans son lit, il revit sa mère avec qui il avait pour habitude de faire le point des recettes de la vente des barres et tôles aluminium alors qu’il n’était encore qu’un adolescent. Il sourit et se posa le bras gauche au front, fixant encore intensément la pièce de monnaie. Il murmura <<Trébor>> et sourit.

En effet, à l’âge de 12 ans, alors que tous ses frères étaient endormis, il procédait souvent avec sa mère au comptage de la recette journalière. Sa mère lui avait appris à sérier les milliers de signes monétaires selon leur type et valeur faciale.

– Empile les pièces de 100F par unités de 100. ça te fait combien ?

– ça fait 100 fois 100 F, soit 10 000 F maman.

– Bien mon Marco.

– Moi j’aime bien les disposer ainsi maman, ils me font penser aux Trébor de maman Saïda

– Toi et tes Trébor de Maman Saïda. Tu en as encore mangés combien ? Si maman Saïda elle pouvait avoir autant de Trébor que de pièces de monnaies devant toi, elle serait bien riche hein.

Marc sourit, se leva et empêcha une larme de couler de ses yeux. Souvenirs… Il est 8h et son audience est prévue pour 10h…

Au flash spécial de 21h, Tossou Edgar, alias Togar, le présentateur-vedette de la première chaîne de télévision privée annonça « une bonne nouvelle : le PDG de Macadam a été libéré pour insuffisance de preuveet au bénéfice du doute>>.

Interviewée par la même chaîne de Télévision, Nina Ameñiz déclara : « La justice de notre pays vient de donner une fois de plus la preuve qu’on peut en être fier ».

Partout dans la ville les alliés, amis, parents et autres soutiens du PDG de MACADAM dansaient et chantaient pour célébrer…

Trois semaines après ces événements, les deux amis multiplièrent les rencontres pour célébrer et travailler sur de nouveaux projets, mais aussi pour discuter de ce qui est convenu d’appeler « tout et rien ». Le weekend précédent le départ de Nina coïncida avec l’ouverture et le démarrage officiels des activités de l’Accrostiche, un des restaurants les plus huppés du pays. Avec sa structure en acier et en Aluminium renforcé dans du béton, il s’élève et se dresse majestueux sur le Ganvié. Vu depuis le grand carrefour de Calavi, il donne sous ses lumières vives et multicolores, l’illusion d’une plateforme pétrolière en eaux profondes. Profitant de la fête dite des amoureux, Saint-Valentin, l’Accrostiche organisa une soirée Glamour à  laquelle Marc invita Nina. Des amis et quelques proches reçurent leurs invitations depuis les comptes Instagram et Twitter du Restaurant.

Chichement décoré aux couleurs caractéristiques de l’événement, l’Accrostiche avait l’allure d’un coin de gloire sur terre. Il propose une musique variée pour accueillir la clientèle, avec des soirées à thème chaque week-end. Deux salles polyvalentes jouxtent le restaurant et en temps de forte affluence, les portes sont ouvertes de sorte à avoir une immense salle unique qui permet de se restaurer avant d’aller danser. Tout un mélange soigné dans la présentation et l’architecture. La dernière invention du restaurant-discothèque a été de favoriser les paiements via le Mobile App, une application mobile développée et vendue par la plus grande des banques de l’Afrique au Sud du Sahara, ECOBANK.  L’Accrostiche a aussi  mis en place une carte de fidélité pour permettre à ses clients d’avoir de nombreux avantages : cadeaux, prix sur les entrées, les consommations, les repas, ou encore les bus au départ du Stade de l’Amitié. Il y a aussi ses barques motorisées qui donnent aux clients visiteurs un air d’aventure depuis l’embarcadère de Calavi vers la plateforme majestueuse et illuminée du Restaurant. L’Accrostiche fait de chaque visite une expérience unique par tout le confort et la sécurité assurée mais aussi par ses charmantes hôtesses qui dansent et distribuent de nombreux cadeaux à chaque soirée.

Au fond de la salle et face à la piste de danse, étaient assis Nina Ameñiz et Marc Adamson. Aussi propriétaire du restaurant, Marc était chez lui. Après l’instant discours du gérant et du Maître de Cérémonie, le Disk Joker laissa passer le temps avec les hits sublimes des grandes vedettes du Jazz.

– Voilà ce que je peux appeler appéro sur un air de Jazz, souffla Marc

– Je suis totalement aux anges. Tu sais que Duke Ellington et Ray Charles sont mes oncles et que j’aime les écouter, fit Nina toute sourire

– J’aime ce sourire dont tu m’as privé depuis quelques années Nina, au profit de tes étudiants, maîtres de conférence et de tes auteurs de textes de loi …

–  Ah oui ? Depuis des années ? Ben tu n’en es pas mort, je m’en rends compte. Dis-moi sommes-nous entrain de flirter là ?

– Non, nous nous aimons depuis fort longtemps, Nina.

– C’est quoi cet amour ? Tu le définirais comment ? La défenderesse et l’accusé ? On dirait Mariane ou Jeanne-d’Arc… ou encore Robin des Bois…?

– Non pourquoi toute cette « dénorme » ma chérie ? Nous vivons un Amour GL.

– Amour GL !? C’est nouveau ? ça vient de quel corpus ?

– Tu sais, dans le commerce des perles et bijoux plaqués or et argent, il y a la marque Georges Legros très prisée par nos femmes pour sa finesse et beauté… Au marché Dantokpa tu en verras une foultitude.

–  Georges Legros, eh bien ce n’est pas petit ni mince, le gros GL. Oui je connais les bijoux GL.

– Eh oui ma belle mulâtre, je te préfère un Amour GL à un autre qui perd son éclat au fil des temps.

– ètiê ! je suis sans voix ! Tu trouves toujours des comparaisons vivantes pour dire tes choses…. AMOUR GL !  Meu Deus ! (Mon Dieu !) fit-elle en portugais avant de siroter son verre de Mojito…

Les deux quarts d’heure qui suivirent virent disparaître le bout d’espace qu’il y avait entre eux deux, alors qu’ils étaient assis à une certaine distance. Le rapprochement des mots et des sourires n’est-elle pas celui des gestes et des corps ? Nina ne s’en revenait pas. Elle regardait avec admiration son ami, revenant du bar, deux verres à la main. Celui-ci déposa un minuscule plateau phosphorescent devant eux : il contenait  un assortiment de caviar rose et des olives rouges, variété rare spécialement importée et livrée par jet privé. Marc la regarda droit dans les yeux, serra délicieusement sa main dans la sienne en déposant  délicatement un baiser sur ses lèvres. Nina détourna la tête mais reçut ce baiser sur le coin de sa bouche. Elle en rougit et avala rapidement son verre de Kyr pour se donner de la contenance…

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Copyright le 27 février 2017. 

 

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3 commentaires sur “AMOUR « GL »

  1. Aaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhh ! D’habitude, en te lisant, j’écarquille les yeux, je commence à sourire tout doucement, puis j’élargis le sourire et finalement je ris et j’éclate de rire franchement en imaginant et en vivant quelque fois la scène comme si j’étais une des protagonistes…. Mais là, j’éprouve une sorte de curiosité « languissante » (au sens de souffrir de quelque chose…)… Vivement la suite….

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  2. Fulgence
    Waouh waouh waouh!!!
    Je n’en finis pas de m’extasier, tu as une telle richesse d’inspiration! tu mérite définitivement la palme d’or, non plutôt l’oscar de la meilleure création. Je te dis un grand bravo et te tire chapeau.
    Merci de me faire honneur pour le rôle principal, je m’y retrouve tout à fait.
    L’histoire commençant par des petites touches d’humeur bonne enfant nous entraine très vite dans un univers captivant d’intrigues judiciaire et de passion.
    Je l’ai lue d’une seule traite comme une assoiffée mais tout en prenant un énorme plaisir.
    Je trépigne d’impatience de lire la suite qui sera sans aucun doute encore plus généreux de tes talents.
    Tout simplement génialissime
    Merci à toi écrivain hors paire.

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  3. Hummmm…mon écrivain a encore frappé! Je viens juste de lire l’histoire! J’adore! j’adore l’histoire de l’amour GL….Ah, rattrapage d’amour d’enfance qui est resté bien au chaud et qui refait surface! Amour GL, pas mal du tout (rire)..Je comprends que les amours restés inachevés ont toujours eu un goût de légère douleur et ils peuvent se révéler, à tout moment, dès que une occasion se créée.
    Bravo écrivain…la suite, vite, stp.

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