Joe le paparazzi.

– D’accord Joe ? Ne nous fais pas faux bon hein!

– Non Madame faites-moi confiance.

Le dernier point inscrit sur la longue liste des commandes venait d’être réglé. Tantie Siqui pouvait enfin souffler et passer à la distribution des faire-part. Dans une semaine aura lieu la cérémonie de soutenance de la thèse de doctorat en médecine de sa nièce Sylvie. Les convives ont été triés sur le volet. Les tantes, les oncles, les « gens de la belle famille », des amis à la famille, quelques voisins du quartier, des promotionnaires de l’heureuse, des collègues de service… Elle mettait un point d’honneur à faire honneur à la famille et à sa nièce. Un tour dehors et elle poursuit son exercice de ‘’quadrillage’’ de l’espace couvert par le grand jardin de son domicile sis au 4006 des Résidences Les Hirondelles sur le Boulevard de La Marina.

Siquirate Archampong est ce qu’on peut qualifier de femme de goût… La maison s’ouvre au visiteur par une entrée avec des carreaux de marbre beige. Passé le portail, et sur les côtés il y a deux grands  jardins rectangulaires : celui de gauche est constitué de petits arbustes, d’arbres nains, de papyrus, de palmiers qui ont la même hauteur que la terrasse à quelques mètres au-dessus. L’on y note également quelques arbres exotiques qu’on dit être rapportés par  madame. Mais personne ne sait d’où ces arbres proviennent. Ce qui est certain et connu de tous, c’est que Siqui a beaucoup voyagé. Son dernier périple l’a emmené en Polynésie, en Australie et au Lesotho. De l’autre côté, dans le jardin de droite, on aperçoit une étendue de gazon  et des arbustes, des haies fleuries composées d’euphorbia aux fleurs rouges, jaunes et rosâtres, diverses espèces de cactus, et une floraison de fleurs aux essences odoriférantes qui donnent à cette résidence un aspect féérique agrémenté par le gazouillis d’oiseaux qui y ont fait leur nid.

Joe était impressionné. Très heureux d’avoir signé ce contrat pour assurer la couverture photographique et vidéo de l’événement, il profite de ce que la maîtresse de la maison reçoit un coup de fil pour faire une visite des lieux afin dit-il, « de repérer les meilleurs angles de prise de vue ». Il longe l’allée puis passa par de  petites marches d’escaliers qui aboutissent directement à la porte en bois massif et à gauche à la terrasse à quelques mètres de hauteur du jardin. Il revint à l’intérieur lorsque de loin il aperçut le bustier blanc de Siqui. En entrant à l’intérieur il balaya du regard le salon, à côté le hall qui mène aux appartements et  à la cuisine. Plus loin, l’escalier qui mène au premier étage dont la rampe et les marches sont en bois massif, s’accordant avec le revêtement du sol en carreaux italiens…Le salon  était prévu pour recevoir la belle famille et quelques autres invités de marque. Très moderne, il  possède des canapés aux couleurs vives et chaudes, deux tables et des meubles en bois Okoumé rapporté du Gabon  avec  de chatoyants tapis traditionnels.

 – Tiens ! c’est de l’artisanat Masaï ça non ?

– Non, Joe ; ça y ressemble mais c’est de la tapisserie Ndébélé. Les Masaï du Kenya en fabriquent certes mais ça n’a pas la beauté ni la finesse des femmes Ndélébé. La pose de ces tapis est ma façon à moi de leur rendre hommage car je les admire. Voilà une des rares cultures où les femmes ont le pouvoir, et de bien belle façon ! Tu connais le Kenya ?

– J’y suis allé une fois prendre une photo avec la mémé de Barack et découvert Le Carnivore.

– Ah oui, Barack Obama ! Sa mémé est une icône et une attraction. Le Carnivore, pas mal comme Restaurant. On y mange toute sorte de viandes.

– Eh oui du serpent et du caïman en barbecue, il faut le vivre hein… Mais vous avez une belle maison Tantie Siqui…

– Merci j’l’ai voulue chaleureuse, gaie et accueillante. Puis, ça ne me donne pas envie de déménager… j’y reste.

– Hum… J’ai fait le tour. Tout est fin prêt je pense. Le matos du Disk Joker sera disposé entre la haie des euphorbia, des jasmins et autour des projecteurs. Ainsi je n’aurai point besoin d’éblouir vos invités avec la lumière aveuglante de ma ma grosse lampe quand il fera sombre dès le crépuscule.

– Oui, les projecteurs du jardin pourront servir d’éclairage… Je crois que c’est bon pour ce soir. Ou bien… ?

– Oui, oui…enfin… si je peux avoir une petite avance ce serait pas mal, grande soeur de valeur, fit Joe en se grattant le front entre sourire et clin d’œil.

– OK Joe ; mais attention si tu n’en es pas capable dis-le-moi dès maintenant hein, je ne vais pas tolérer de ratés ni de faux bon, midié midié… Fais confiance à un artisan fût-il professionnel et il te coupe l’herbe sous les pieds. Tu te souviens de Karl  avec sa vidéo de l’anniversaire de ma sœur Aubierge ?

– Oui dada je m’en souviens bien. C’est moi qui lui avais confié la réalisation du film et des photos.

– Confié djan! Tu avais mieux à faire oui. Tu avais ton Caucus Africain à couvrir avais-tu dit non ? Eh bien laisse-moi te dire chef, que pendant que tu faisais le paparazzi à ton Caucus Africain au Palais des Congrès, ton Karl ne m’a apporté que des Cactus Mexicains ici. Espèce d’Aztèque ! Un vaurien ce garçon-là. Je te dis que ma sœur Aubierge avait dû prendre des médicaments pour dodo. Elle en avait pleuré.

– Grande sœur de valeur je vous assure que l’année prochaine c’est moi-même qui vais couvrir tous vos événements et c’est d’ailleurs pour me racheter que je vous fais toute la couverture « médiatique » à ce petit prix. Vous ne serez pas déçue. D’ailleurs l’album sera kankpé et le film sera un DVD avec des titres, des chapitres et même un sous-titrage en anglais et mina si vous le voulez…

– Hey faut pas me bleuir hein !

– Ah non hein, grande sœur nous, nous sommes toujours dans les recherches pour nous améliorer hein, dit Joe en se frottant les mains. Vous voyez c’est parce que je suis bon que la chaîne du service publique m’a sollicité pour la couverture du Caucus.

– En tout cas je t’encourage et je te rappelle quand même qu’aussi bien les photos que les vidéos ne doivent souffrir d’aucune irrégularité sinon… A bon entendeur, dit-elle en se levant.

Sylvie qui les avait rejoints entretemps, raccompagna Joe au portail sous les aboiements des fox-terriers en cage.

En dernière année de Médecine, Sylvie est une belle raggazza comme on n’en voit pas tous les jours. Recueillie dès  l’obtention de son Brevet par sa tante, elle fait la fierté de sa famille. Toujours première de sa promotion depuis ses débuts à la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou, elle a maintenu ce cap à Dakar avant d’aller à Orléans où elle fut interne stagiaire à la Clinique de l’Archette, puis à Paris, rue Spontini… Au terme de son cycle de neuf années qui s’est achevée par la soutenance avec brio de sa thèse d’exercice lui donnant droit au diplôme d’Etat de Docteur en médecine, elle décida de boucler son parcours en faisant une spécialisation dont la soutenance aura lieu en fin de semaine.

Joe qui était passé derrière n’eut de cesse d’admirer la belle et élégante silhouette de Sylvie. Nul ne pouvait deviner ce qui lui passait par l’esprit lorsque le sourire aux lèvres il lança à Sylvie à un pas du portail :

– vous avez belle allure Sylvie et j’aime votre ‘’bouchette’’.

– Ma bouchette…, qu’est-ce que c’est ? fit Sylvie surprise.

– Ou alors si vous parliez espagnol je dirais « me gusta su boquita »

– Ah, merci.

– …donc vous comprenez la langue de Julio Iglesias …

– Bien sûr j’ai fait un séjour linguistique à Madrid, Malaga et Salamanque.

-Ah d’accord je vois. Et en attendant votre insertion professionnelle ici que ferez-vous ?

– Ben, pour le moment j’travaille dans une pharmacie de la place. Je fais de l’IEC

– …hum c’est-à-dire ?

– Information, Education et Conseil.

– D’accord vous servez d’interface aux usagers de la pharmacie. C’est bien tout ça mais une jeune femme comme vous ne reste pas recluse à domicile non ? Puisque à part Information, Education et Conseil il y a aussi Incursion, Excursion et Croisade. Et ça aussi c’est de l’IEC.

– Ben dites donc ! fit Sylvie qui ne put s’empêcher de rire. Il m’arrive de sortir aussi, voir du monde, aller au restau.

– Ok, ben alors je vous invite après votre thèse.

– Avec plaisir. Bonne soirée et veillez bien à suivre les indications de ma tante.

– T’inquiète… A plus tard.

La Renault 5 rouge finit par démarrer dans un toussotement perceptible depuis l’étage. Sylvie ayant refermé le portail fit la main à Tantie  Siqui pour la rassurer de ce que tout allait bien. Celle-ci avait ouvert les volets de sa fenêtre pour s’enquérir… Un bruit de pétard, un klaxon puis le moteur vrombit. Joe partit en trombe comme si ses patins avaient lâché.

En cours de chemin il ne put s’empêcher de se refaire le film de cette soirée et de soupirer « Sylvie »…

Joe reçut le pseudonyme de « paparazzi » depuis le collège. En ce temps-là en classe de Première au Collège Notre Dame de Cotonou, il se découvrit une passion pour la photographie quelques jours après un cours de physique dont l’un des chapitres avait porté sur l’optique. Plus tard, il se porta volontaire pour présenter un exposé sur les grandes découvertes et invention du siècle des lumières et surtout celle des frères Lumière : la photographie. A l’époque il allait partout avec un vieil appareil photo rapporté de l’Union Soviétique par son oncle alors étudiant. Au cours des Activités Culturelles du Collège, il lançait une souscription volontaire pour se procurer des pellicules ASA 400 de 36 poses contre photographie gratuite de ses amis de classe. Plus tard, il profita de la ruée vers le Nigeria et se fit ami avec un « grand frère » de son quartier qui faisait du fayawo (contrebande). C’est ainsi que profitant des périodes de grève, il connut Lagos, Ibadan, Port-Harcourt, Maïduguri et devint vendeur de diverses bricoles. Lorsqu’à la surprise générale il décrocha son Bac, il se fit pigiste dans un quotidien de la place et suivit des séminaires en photo-journalisme avec un séjour à Nagazaki au Japon et Naïrobi au Kénya. Joe est de tous les événements culturels. Sa proximité dans le milieu lui ouvrit des portes et il est souvent sollicité surtout pendant les campagnes électorales pour animer les blogs et autres plateformes sur les réseaux sociaux : Instagram, Twitter, Facebook…etc.

Plongé dans ses réflexions notre paparazzi passa la signalisation lumineuse du carrefour de la Place du Souvenir. Plus loin, il dut s’arrêter devant un barrage de policiers. Il en descendit tout souriant et serra vigoureusement la main du policier qui le reconnut :

– Awétché ! Alors comment se passe la nuit ?

– Paparazzi toi tu n’as pas vu le feu rouge ?

– Gars, je savais que tu étais là voilà pourquoi je me suis arrêté pour ta Guiness.

Ils traversèrent le carrefour et allèrent s’asseoir au Restau L’Escale de la Diaspora. Entre deux gorgées de bière et une bouchée de brochettes de bœuf, une servante vint s’asseoir à côté du policier qui lui murmura dans l’oreille une suite de phrases qui la fit sourire.

– Bon Joe je te laisse négocier : moi je retourne au poste, lança le flic

Après un bon quart d’heure d’échanges qui virent une demi-douzaine de bouteilles de bière vidées de leur contenu, Joe et sa compagnie furent dans le noir, loin là-bas, se donnant l’accolade, à l’endroit où certains grands noms de l’histoire politique du pays, procédaient il y a quelques années encore, au dépôt de gerbe en mémoire des martyrs tombés sous les chevrotines des mercenaires conduits Gilbert Bourgeaud, alias Bob Denard, un certain dimanche matin…

– Tu finis ton service à quelle heure ?

– A 23h, Joe.

– Dans une demi-heure donc. Je laisse mon appareil photo sur la table et je cours rapidement prendre un bain puis je passe te prendre.

– Ca marche !

Les feux arrière de la Renault 5 rouge disparurent en direction de  Cadjèhoun par la rue de la Clinique Mahouna. Puis Joe tourna subitement puis sortit par la Place Cardinal Bernadin Gantin pour continuer droit par devant l’Ambassade de France… La voiture s’immobilisa devant la Pharmacie Camp Guézo où il fut devant le comptoir.

– Monsieur, on s’occupe de vous ? lui demanda une charmante dame en blouse blanche.

– Oui, madame.

Trois et bientôt sept usagers furent servis sans que Joe ne passa sa commande. A un moment il alla vers le rayon des produits cosmétiques, le téléphone collé à l’oreille simulant un appel. Puis regarda vers le comptoir. Puis enfin, il interpella un vendeur qui lui fit signe de patienter. Au moment de passer sa commande, la charmante dame qui l’accueillit la première, fit son apparition, les mains tenant un panier. Elle lui sourit et se mit à taper sur le clavier de son ordinateur pour enregistrer les médicaments et autres produits attendus par le couple en face. Le vendeur s’adressa à Joe :

– Oui monsieur ?

– Oui, une boîte de préservatif fit Joe, tout bas et pianotant sur son téléphone, l’air pas à l’aise…

– Lequel s’il vous plaît ?

Cette question n’était que de trop. Joe faillit s’énerver lorsqu’il jeta un œil à sa montre : 23h !

– Nous avons la version Invisible Extra Lubrifié ; la version Play ; la version Performa et la version Orgasmic.

Visiblement mal à l’aise il avala la salive et lança d’une voix presque étouffée : « le deuxième ! ». La serveuse sourit.

Les minutes qui passèrent furent longues. Le dos tourné au comptoir, Joe s’en alla à la caisse où il se positionna en biais. Après le passage de quatre usagers, il entendait crier « condom ! »

A la caisse, Sylvie qui était de garde cette nuit-là lui tendit le sac plastique ainsi que sa monnaie avec trois bonbons mentholés Tom-Tom.

Le regard fuyant, il dit : « oui les tom-tom sont pour moi ».

– Ceci est un médicament, surtout faites-en bon usage monsieur. C’est de l’IEC, ironisa Sylvie.

Joe sortit de la pharmacie et resta immobile au volant pendant une bonne demi-heure… Plus tard, il  arriva à l’Escale de la Diaspora mais ne vit plus sa « compagne » de ce soir. Le gérant lui annonça qu’aucune de ses serveuses ne répondait à la description de celle qu’il avait croisée. Joe le paparazzi se retrouva seul sans appareil photo et sans sa ceinture banane qui contenait le montant de l’avance reçue de Tantie Siqui, sa pièce d’identité ainsi que d’autres documents importants…

PAPAJOE

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

 Copyright : lundi 08 août 2016.

 

 

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5 commentaires sur “Joe le paparazzi.

  1. Hihihihihi! Le Beau-Gosse a encore réussi à me donner le sourire…
    À la différence de « Je ne suis pas «Doux Rice» », azanmi fou, quant à la fin de l’histoire. J’imaginais déjà comment devrait finir le «me gusta su boquita» lancé à Sylvie, mais hélas, l’artiste m’a fait balader avec son style que, seuls les connaisseurs de sa trempe, maîtrisent. Hihihihihi, je n’voyais du tout venir l’une de ces « bonnes dames » de la Place du Souvenir, ou encore des rues alentours du Ministère des Affaires Étrangères, que je prenais du plaisir, quelques vendredis soirs, à observer et à contempler de loin. Oui, juste contempler de loin, car j’ai toujours eu peur de les approcher…
    Merci l’artiste, bravo Beau-Gosse…!

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  2. Pauvre Joe!!!!….vraiment dommage pour lui qui se préparait à un «show d’enfer»….C’est ainsi que ca se passe dans la vie courante!!! Au delà du simple plaisir de lire cette belle aventure, sachons comprendre que la vie, elle n’est toujours comme nous la dessins, comme nœud l’imaginons. Apprenons alors à passer à autre chose, si les choses ne se passent pas comme nous le voulons. La vie est belle, malgré tout!!!!
    Merci l’écrivain!!! Au plaisir de la prochaine histoire!!!!

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      • Arlène!!! Nous éprouvons toujours du plaisir à lire tes commentaires sur les oeuvres de l’artiste. Eh oui, il va une fois encore dans nos multiples vécus qutidiens pour nous sortir Joe Lê Paparazzi qui, en dépit de sa popularité et de sa notoriété à t’cher-à-tout, s’est fait baiser (excuse-moi le mot) à mains nues. Au-delà de sa nature narrative, Joe Le Paparazzi est l’exposé de l’un des péchés de gent masculine de mon temps. Le « zogbe-zogbe » est la chose la mieux partagée dans certaines arcades de la vie quotidienne. Et c’est à nous de savoir si c’est ça qui fait vraiment l’homme ou l’animal! Oui, animal je suis, mais pensant; donc capable de me laisser dominer par mes instincts.
        Merci l’Artiste de me le rappeler!!! À bientôt vraiment, pour d’autres aventures!!!

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