Cafétéria « Le Russe »

<<Enfin j’ai réussi>>, soupire Clément. Debout de l’autre côté de la rue, il assiste à la fin des travaux de construction de sa boutique. Déjà 19h et les ouvriers s’affairent encore. Les bruits de rabot, de scie et de marteau ne faisaient qu’aiguiser son envie de voir l’ouvrage de ses mains enfin érigé.

– Tout doit être bouclé pour ce soir hein, sinon je ne vous paie pas le reste de votre main-d’œuvre.

– Oui patron mais on a besoin de pétrole dans le lampion du peintre : c’est fini.

– Ok, voici 150F ; ça devrait suffire non ? Et arrêtez de me gaspiller mon kalozin (pétrole). Hier je suis venu surprendre le petit maçon en brûler pour cuire du maïs… Où est votre chef même ?

Visiblement heureux, Clément allait et venait en parfait maestro et maître d’ouvrage.

Comme la majorité des jeunes de son âge, Clément n’a pas d’emploi. La trentaine, il vit avec son cousin avec qui il occupe une des  chambres du bâtiment construit par le père de ce dernier.  En effet, Tonton Moscou comme ils l’appellent dans la famille, était parti poursuivre ses études en Russie. Tonton Moscou  avait récupéré le petit Clément au décès de sa mère et en a assuré l’éducation avec diverses fortunes…

A la fin de cette année-là, après la classe de 4e, le jeune homme décida à la surprise générale de ne plus continuer ses études. D’ailleurs ses résultats en classe étaient loin d’être élogieux. Même s’il ne tenait pas la lanterne rouge, Clément pouvait à peine compter sur les doigts dans combien de matières il avait obtenu la moyenne requise à part les activités physiques et sportives dans lesquelles il excellait… Pendant les périodes de grèves déclenchées par les enseignants, notre collégien arguait du fait que le BEPC se prépare dès la classe 4è et se rendait, disait-il, « au cours ». A maintes reprises, on l’avait surpris traînant derrière l’église Saint Jean-Baptiste, ou à battre les pavées des ruelles de la Cité Houéyiho en compagnie de copains, les écouteurs de « walkman » collés dans les tympans ou encore, assis sur la terrasse de « La Vaguelette » à côté de la Bourse du Travail.

Un soir, il rentra chez son oncle avec une moto qui selon ses dires, appartenait à un de ses copains. Ledit copain qui devait reprendre sa propriété dès le lendemain, ne s’est jamais présenté. Puis l’on apprit plus tard qu’il l’aurait achetée ; puis une autre version, puis une autre encore…

Les récriminations de Tantie Chantal, la première femme de Tonton Moscou n’eurent aucun effet. Bien au contraire, et à chaque fois,  Clément s’écriait « macou ! » avant de claquer la porte de sa chambre dans laquelle il s’enfermait. Les jours qui suivirent, virent planer une atmosphère glaciale puisque le jeune homme ne saluant personne, allait et venait à sa guise. Le défilé des amis et des copines ne connut pas non plus de répit. Tard les nuits, le portail de la maison  s’ouvrait et se fermait sans aucune retenue. Puis le bruit courut qu’il serait membre d’un syndicat de jeunes fréquentant assidûment les cyber-cafés. Mais le principal concerné démentait vigoureusement ces rumeurs, justifiant ses présences au cyber par l’échange de mails avec des partenaires extérieurs.

Il y a deux ans, un après-midi, une clameur fit sursauter Tantie Chantal de sa sieste. La Police fit son irruption dans la maison pour avait-on entendu, procéder à une perquisition. La porte de la chambre de Clément vola en éclats sous l’assaut des godasses noires. Une demi-heure plus tard, trois flics sortirent avec une liasse de bordereaux de transfert d’argent, des téléphones portables, des pièces d’identité, de la paperasse et embarquèrent du matériel électroménager. Torse-nu, Clément les suivit, menotté et implorant sa tante de l’aider à sortir de ce qu’il qualifiait de akoba.

Il aura passé en tout et pour tout dix-huit mois derrière les barreaux après sa présentation au Procureur de la République. Revenu à la maison depuis quelques semaines, il entreprit, comme il aime bien le dire, « sa reconversion ».

Dieu ne veut pas la mort du pécheur, disait-il. Quand j’étais en prison, j’ai rencontré le Seigneur à travers  Sa Parole. Il m’a parlé, il m’a pardonné, il a été clément envers moi. Moi pauvre pécheur, il a eu pitié de moi et m’a racheté. C’est pourquoi je veux gagner ma vie dignement et mériter la confiance de ma pauvre tante qui a tant fait pour moi. Elle n’a jamais manqué de me visiter et de m’apporter à manger chaque dimanche en prison. Je regrette…

Les jours qui ont suivi, Clément loua un espace attenant à la clôture du voisin immédiat de la maison et commença ses travaux.

L’ouvrage devait coûte que coûte être livré ce soir afin de recevoir les premiers clients dès demain, jour commémorant l’indépendance du Bénin. Le comptoir et les chaises ont été posés et tout est fin prêt pour un début d’activités. Pour ce soir des amis et voisins du quartier ont été invités à déguster gratuitement ce qu’offre Clément.

– Ici, je vends du poulet, du gésier, du spaghetti multicolore, du rouge et blanc, du tapioca, du couscous, du thé, des œufs brouillés ou préparés en omelette. J’ai de l’igname, du aloko, des pommes frites. Tantie Chantou m’a aidé à me procurer les assiettes en plastique chez les Chinois au marché. Je fais aussi du piorwata (Pure Water) glacé, du lait caillé, du café, du mancani (pâte Macaroni) et de la cigarette. Ils ont coupé le courant mais j’ai déjà pris une photo de ma boutique que je vais envoyer à Tonton Moscou. En souvenir de mon oncle et pour lui faire honneur, je l’ai baptisé Cafétéria Le Russe.

Russe

J’espère seulement qu’il aura de quoi être fier de moi. Priez pour moi pour que mon business marche.

 Copyright : dimanche 31 juillet 2016.

 

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3 commentaires sur “Cafétéria « Le Russe »

  1. Ah!!!! Vaguelette!!!! C’était une époque ca!!!!! Je retiens qu’il faut vivre son temps et faire les choses de son temps afin de pouvoir en discuter des années plus tard avec un doux sourire: c’est le cas en ce moment.
    Merci l’écrivain.

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  2. Il n’y a pas de bon, ni de mauvais. Chaque chose est à sa place. Le plus important est de prendre conscience de ses erreurs pour avancer. Clément a su apprendre de cette période difficile en prison.
    Ce soir, je passerai faire un tour comme au bon vieux temps pour prendre un spaghetti blanc bien mouillé.
    Bon vent à clément et prospérité dans ses activités.
    Merci à l’écrivain.

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  3. Le Seigneur a été clément avec Clément. Son séjour en prison l’a sûrement aidé à avoir le goût de l’entreprenariat, ce qui manque à nombre de jeunes de notre génération. On pouvait devenir riche à partir de rien, m’avait-on appris; il suffisait d’être entreprenant. L’avoir dédaigné m’a valu mon statut de salarié d’aujourd’hui.
    La cafétéria, une activité qui marche fort dans nos cites africaines actuelles, fera du prisonnier un président. Bonne chance Clément! Va et ne pèche plus…!

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