Vraiment grand frère… mais pourquoi les femmes parlent comme ça !?

Cette question, c’est un zem qui me l’a posée… Au cas où vous ne sauriez pas ce que c’est qu’un zem, retenez simplement que c’est le diminutif de zémidjan, conducteur de taxi-moto.

Donc, ce jour-là, pendant mes vacances, j’entrepris de faire comme à mes habitudes, un rattrapage de ces plaisirs uniques au monde. Acheter du maïs grillé en bordure de route, se faire servir de l’igname frite et des galettes de haricot dans du papier ciment ou des documents d’origine douteuse de nos administrations publiques,  aller découvrir la nature en campagne à travers une villégiature. Mais aussi monter à zem et recevoir la force de l’air vous caresser continuellement le visage… Plaisir unique. Nulle part ailleurs. Donc ce jour-là disais-je, j’ai voulu essayer autre chose : prendre un de ces multiples bus branlants ralliant nos cités dortoirs au marché de Dantokpa pour 200 FCFA.

Malheureusement je n’en eus pas l’opportunité ce jour-là car le bus exposant le moins ses passagers aux risques que vous imaginez, avait démarré deux minutes avant que je n’eus le temps de faire « pssssst ! » au jeune apprenti accroché au pas de la portière… De guère las et déterminé à me faire plaisir, je hélai un zémidjan et partis vers Dantokpa. J’eus même le bonheur de photographier mon transport en commun que le zem rattrapa entre fumée et klaxon. Sur ses portières de l’arrière était écrit : « BATS-TOI : L’ENNEMI N’EST PAS DIEU ».

BBBUSSS

J’y reviendrai à travers une chronique spécialement consacrée à ces bouts de phrases, citations, proverbes… inscrits sur les transports en commun et les motos chez nous…

Dans un tournant, la cadence du vrombissement du moteur changea. Panne sèche. Un litre d’essence fut servi. J’ai remarqué que la moitié de la bouteille de Rhum Saint-James fut d’abord déversée dans le réservoir et le reste reçu le volume d’huile à moteur contenu dans une petite bouteille qui, sûrement et dans une « vie » antérieure, aura servi à offrir du sel à table. Vous voyez l’image… Après avoir penché la moto à ras le sol, il la démarra d’un coup sec de manivelle et nous reprîmes notre aventure. C’est arrivé dans un des feux tricolores qu’après avoir aperçu une dame -elle aussi à zem et tenant une bassine d’où pendait un sac en plastique-, mon zem grimaça une mimique me demandant de regarder dans la direction qu’il m’indiquait en tirant la bouche.   

Le téléphone collée à l’oreille, elle parlait à haute voix, à très haute voix. Je compris qu’elle n’avait pas autre choix que de ‘’se faire entendre’’ car l’orchestration des bruits de moteur donnait une symphonie qui n’existe sur aucune partition. Une vraie pétarade. J’en rigolai, la main collée au nez comme pour filtrer l’air enfumé. Mon zem la regarda, secoua la tête et émis ce son caractéristique comme pour exprimer son dégoût et son mépris : « tchrrrrrr ! »

– Vraiment grand frère mais pourquoi les femmes parlent comme ça !?

– Elles en ont le droit non ? 

– Oui mais regarde ce qu’elle a porté… et moi je vais avoir « çà là » sous mon toit ? Gbédéé jamais.

– Quel est le rapport ?

– Oh je vois, je vois, vraiment vous les cadres-là vous ne connaissez pas tout hein… Ou bien vous êtes un cadre non ? Un grand quelqu’un. Qui a vu la tortue sait quelle est la forme de son squelette. Vous êtes cadre encadré…

Je pouffai de rire et à mon interlocuteur de poursuivre…

– Sortez un peu de vos cadres, et regardez les choses autrement…

– Ah ouais ?  

– Ben oui, vous avez une vue des choses à la façon des intellectuels. Mais la vie çun pas ça hein fit-il observer

C’est ainsi que s’engagea un dialogue entre mon zem et moi sur tout le trajet. Je portai une attention bien particulière à ses mots qui résonnent encore. La tête tournée vers la droite et à contre-vent, mon zem s’est lâché, prolixe. <<Les femmes parlent ! Elles bavardent ! Partout, à toutes les occasions : entre elles, avec leurs époux, au marché, ou si cela se fait qu’elles aient un petit copain… Et là dit-il, c’est le comble : elles mélangent parole et gestes et se perdent dans les qualificatifs des qualités de leur mec. Coup de fil matin, coup de fil le soir, des heures à rêvasser et à ne rien faire…>>  A un moment du trajet, je me demandai si mon conducteur n’en avait pas un peu sur le cœur… ? Alors je me résolus de lui poser la question : «  êtes-vous marié ? »

– Non hein j’ai deux copines mais si tu passes une journée sans les appeler c’est que toi tu as des problèmes. Si tu ne fais pas attention tu ne vas même pas conduire normalement cette journée-là. Moi je ne les comprend pas. Et elles deviennent capricieuses et exigent des choses pas possibles. Moi ça me décourage. Mais quand il s’agit de demander des pagnes, des assiettes et des chaussures pour les fêtes elles sont dociles… Vraiment elles parlent hein ! Elles parlent trop. Même quand vous allez à une invitation, c’est elles qui remplissent leurs sacs de croissants, de bonbons, de sandwich et bière etc… C’est encore elles qui critiquent l’habit des autres femmes. Vraiment pourquoi tout ça !? Moi j’avais rendez-vous chez moi avec ma première copine, la togolaise. Elle est serveuse dans un bar à Jéricho. Comme elle ne venait pas, je suis allé au Bar l’attendre mais vous savez ? Elle avait fini depuis un bon moment mais était debout à papoter. Je ne sais de quoi elle parlait même. Ce qui est sûr moi je l’ai laissée et je suis rentré. Des fois, vous ne pouvez même pas parler car ça bavarde ! La petite situation que toi tu veux gérer simplement, eh bien, on te la complique tellement. Vraiment les femmes parlent trop. Et puis quand elles commencent par vieillir c’est autre chose. Pépénon la mémé qui habite la même rue que moi par exemple. 

– Elle a quoi de particulier cette bonne Pépénon ? Une bavarde aussi ?

– Azéto wê, c’est une sorcière, une vraie bavarde. Tu ne peux même pas passer devant la devanture de sa maison et oser marcher sur l’espace cimenté devant sa boutique. Tu ne peux pas hein. On dit même qu’elle est sorcière. Je vous dis que l’autre jour ma moto n’a pas démarré. Elle s’est arrêtée pile devant la maison de Pépénon. Je crois que la bougie était noyée et je me suis donc arrêté devant chez Pépénon pour souffler le gicleur et mon carburateur. Grands dieux ! Ce ne fut pas facile car c’était mon plus gros péché. Pépénon me traita de tous les noms. Elle en vint même à me traiter de avounyiyon (chien pourri) me demandant si ce sont mes daagbo (ancêtres) qui lui ont balayé sa devanture pour que je vienne m’accroupir sur sa terrasse et jouer au mécanicien ? Puis elle exigea même que je ramasse les gouttelettes de carburant dans le sable. J’ai eu chaud hein. Mais Dieu est avec moi car pendant la période des campagnes électorales, elle a perdu une de ses poules.

– Comment ça ?

– Oui, elle a perdu une de ses poules. Elle ne s’est pas contentée d’enfermer ses poussins en cage mais elle a réveillé toute la rue le lendemain à l’aube. De sa vilaine voix elle tonitruait, tapant sur je ne sais quel métal : « libérez ma poule ! libérez ma poule ! Ma poule qui s’est toujours baladée ici avec ses poussins n’est pas rentrée hier soir. Que vous ai-je fait ? Je ne veux pas vos histoires dans le quartier. Rendez-moi ma poule. Que celui qui l’a capturée la libère avant le lever du soleil. Si ce n’est pas le cas, celui-là trouvera Hêviosso sur son chemin. La divinité Gou boira son sang. Rendez-moi ma poule. Rendez-moi ma poule ou craignez le courroux du Dieu de la veuve que je suis. »

– Aaaah ! fis-je. Hêviosso, Gou et Dieu…

– Oui non ! Je vous ai dit que celle là bavarde trop. C’est une sorcière qui mélange tout. A force de rancune et bavardage voilà ce qu’elle est devenue.

– Et la poule, elle l’a retrouvée ?

– Moi je n’en sais plus rien mais cette nuit-là, j’ai compris que cette femme-là bavarde trop, malgré son  âge avancé.

Lorsque nous fûmes à destination je descendis de zem et lui tendis un billet de 2000 FCFA en paiement de la course. Il me pria de patienter quelques minutes, le temps de faire de la monnaie auprès des vendeuses assises le long de l’artère principale menant sous le pont du marché Dantokpa. Il revint au bout de deux minutes, poursuivi par une vendeuse de pure water (eau potable vendue en petits sacs plastiques).

 –  Tu ne vas pas m’acheter deux sachets de pior wata (pure water) et me remettre ce gros billet. Je n’ai pas la monnaie et je ne m’en irai pas tant que je n’ai pas mon argent.

Rigobert me rendit mon reliquat et je partis.

A un jet de pierre de la scène, il cria vers moi : « grand frère c’est ce que je te disais depuis longtemps hein : les femmes parlent trop ! » Il me fit un grand « au-revoir » de ses mains, tel un politicien rentré d’exil, et se retourna en riant…

Je rigolai un brin de secondes et poursuivis ma marche vers le marché…

A bientôt pour une autre chronique : petite histoire et récit du quotidien.

 Copyright : 13 juillet 2016.

 

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9 commentaires sur “Vraiment grand frère… mais pourquoi les femmes parlent comme ça !?

  1. Un adage dit que seuls les fous reconnaissent d’autres fous. et je pense que notre cher ami zem est un vrai bavard. En le disant ainsi, je me sens aussi bavard, sourire…

    [Acheter du maïs grillé en bordure de route, se faire servir de l’igname frite et des galettes de haricot dans du papier ciment ou des documents d’origine douteuse de nos administrations publiques, aller découvrir la nature en campagne à travers une villégiature.]. J’aime particulièrement cette partie.

    Merci.

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  2. Je ne suis pas bien rassasiée ! Le hic, c’est que c’est vrai ! Quand tu prends ces zem et si la distance est conséquente, tu sais tout de lui. Tu as une idée de ce qui se passe dans le pays, sur presque tous les plans. Ces « intellectuels » sans diplôme et « non tarés » mais bien réfléchis sont le baromètre socio économique et politique du pays. On pourrait écrire des histoires cocasses, inimaginables, hilarantes sur eux. Congratulations my dear brother ! Keep it up with God blessings. Amen !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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  3. Bravo encore à toi, Fulgence ! Il faut être modeste et aimer les petites choses de la vie pour rapporter ces petites histoires quotidiennes. Il faut également un amour fou pour les lettres et les mots pour savoir jouer avec eux, les mélanger et en sortir quelque chose de beau et de digeste. Congratulations encore !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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  4. Interessant !!! Yen a vraiment de ces zem avec qui on sennuie pas et qui vous apprenent même des choses quand la distance nest pas courte. Ils sont champion aussi en affairage inh (rire).

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